M. de Belen s'approcha de lui:
—Qu'y a-t-il?
—Monsieur le duc, un être étrange, presque effrayant, qui se dit le serviteur de M. Armand de Bernaye, insiste pour parler immédiatement à son maître...
—M. de Bernaye doit se trouver dans une des salles de jeu.
L'intendant se dirigea du côté que le duc lui indiquait. Il n'eut aucune peine à rejoindre Armand, qui, le sourire aux lèvres, suivait une partie de baccarat engagée entre quelques joueurs, parmi lesquels Stéphane, Colombet et Allard s'étaient érigés en chefs d'attaque. Aux premiers mots prononcés à voix basse par l'intendant, Armand tressaillit.
—Je vous suis, dit-il.
—J'ai fait entrer votre serviteur dans un salon réservé.
—C'est bien.
Un instant après, Armand pénétrait dans une petite salle artistement décorée. La porte se referma derrière lui. Le personnage qui venait de le faire demander mérite description. C'était certes une des créatures les plus bizarres qui se puissent imaginer. Au milieu d'une face d'un brun olivâtre, s'épatait un large nez aux narines plates; les joues osseuses saillaient comme les moulures d'un masque japonais; la bouche, aux lèvres jaunes à force d'être pâles, était largement fendue et laissait voir des dents presque noires, mais aiguës comme les pointes d'un crayon d'ébène. Son front était tatoué de lignes bizarres qui s'entre-croisaient géométriquement. Cet être singulier était enveloppé dans un large manteau, sorte de plaid qui tombait jusqu'à ses pieds nus. Son front, ridé et sans cheveux, était à demi caché par un chapeau plat, sans bord, absolument rond et qui semblait se tenir, par prodige, en équilibre sur son crâne pointu. S'il se fût découvert, on eût remarqué une touffe de cheveux partant du sommet de l'occiput et soigneusement roulée sur elle-même en une espèce de rosette.
Dès que M. de Bernaye parut, le spectre exotique étendit les bras en avant, en même temps qu'il se prosternait presque jusqu'à terre. Quelques mots furent échangés dans une langue que, certes, aucun des invités de M. de Belen n'eût comprise.