A l'une des extrémités de cette pièce, une longue table, couverte d'un drap noir à franges d'argent, et au-dessus de cette table, appendu au milieu du panneau noir, un tableau. Était-ce un portrait? Un homme jeune, de haute taille, semblait prêt à s'élancer de son cadre d'ébène: son visage livide était éclairé par un reflet à la fois effrayant et superbe. Sur sa poitrine, qu'une de ses mains serrait avec une crispation convulsive, des taches de sang coulaient.... Les yeux ouverts, brillants comme l'acier, commandaient et suppliaient. Son nom? nous le saurons tout à l'heure... Quatre hommes étaient assis autour de la table, éclairés par un candélabre d'argent. Deux places étaient vides: l'une d'elles était marquée par un fauteuil d'ébène, plus haut que les autres siéges. De ces derniers, celui qui n'était pas occupé se trouvait à la droite du fauteuil. Quels étaient ces hommes? et pour quelle œuvre étrange se trouvaient-ils donc réunis en ce lieu étrange? Présentons-les tout d'abord.
L'un, qui se tenait à la gauche du fauteuil présidentiel, était un homme dont il eût été difficile de définir l'âge exact. On le nommait dans le monde Archibald de Thomerville. Grand nom. Grande fortune. Connu, dans le monde parisien, par sa passion pour les chevaux; ses écuries étaient, disait-on, les seules qui pussent rivaliser avec celles d'Angleterre.
Archibald avait les traits longs, plutôt que fins. Le nez, un peu mince, avait cette tendance signalée par la physiognomonie comme étant l'indice d'une volonté de fer, et qui, s'abaissant vers le menton, donne au visage la forme familièrement appelée en casse-noisette. Ses yeux étaient petits, mais noirs, vifs et perçants. Le trait le plus étrange de cette physionomie, c'était une pâleur si singulièrement blanche, si marmoréenne, en quelque sorte, que cette tête, sans barbe ni moustache, au crâne garni seulement d'une couronne de cheveux grisonnants, semblait plutôt appartenir à un buste de pierre qu'à un corps humain.
Le personnage qui faisait face à Archibald de Thomerville était, à n'en pas douter, un Anglais; car sa mâchoire supérieure présentait cette forme typique que tous les caricaturistes ont exagérée à dessein. Mais si l'œil était tout d'abord attiré par cette particularité physique, c'était surtout parce qu'au-dessus de la lèvre se voyait la trace effrayante d'une épouvantable blessure. Une partie de la joue droite avait été enlevée, sans doute par quelque projectile, et les sutures des chairs, quoique exécutées avec la plus grande habileté possible, formaient une cicatrice ineffaçable.
Sir Lionel Storigan, de famille galloise, était d'un blond roux; des favoris de même couleur et d'une longueur démesurée ajoutaient à la singularité presque repoussante de son visage, et cependant ses grands yeux bleus franchement ouverts, à la fois sympathiques et froids, reconquéraient l'intérêt, troublé par l'inharmonie générale de cette figure couturée.
Sir Lionel passait pour le premier tireur de Paris et maniait l'épée comme les prévôts les plus en renom. Que faisait-il? Rien et tout. Un excentrique, terme qui, à l'époque où se déroule notre drame, impliquait toujours une certaine admiration. Aujourd'hui, nous sommes blasés, et les excentriques—comme on dit—ne feraient pas leurs frais. C'est pourquoi il n'en existe plus. Restaient encore deux autres. Ceux-là n'appartenaient évidemment pas au même monde que M. de Thomerville et sir Lionel. Tout d'abord, à les considérer, une pensée subite, claire, s'imposait à l'esprit.
C'étaient deux frères, plus encore: deux jumeaux. Nous disons plus encore, car la nature elle-même se plaît à rendre plus étroits les liens qui unissent deux enfants entrés dans la vie à la même heure. Leur ressemblance était si frappante, qu'en vérité il eût été impossible, à moins d'une minutieuse étude, de mettre un nom sur l'un de ces deux visages. Les cheveux bruns, bien plantés, quoique un peu bas sur le front, avaient même coupe, même abondance. Les traits, gros et modelés au pouce, comme disent les praticiens, dénotaient une de ces origines qu'on qualifie de communes; ils sortaient de la masse et n'avaient point conquis, de par la civilisation de leur race, cette miévrerie qui est l'apanage des privilégiés de la naissance. Ils étaient rudes, mais beaux. Leur âge, deux enfants. A peine vingt ans, plus ou moins; ceci était affaire d'état civil. Mais dans ces yeux honnêtes et fiers, une vitalité, une énergie qui saisissaient l'âme et réchauffaient le cœur. La bouche aux lèvres épaisses avait la fermeté qui dénote la franchise, la force et la bonté. Le cou musculeux décelait une vigueur peu commune.
Ils devaient avoir l'énergie du corps et celle de la conscience. Jumeaux, avons-nous dit, et d'une ressemblance parfaite. Un détail, cependant, suffisait à les différencier de façon aussi positive que possible. Tous deux étaient manchots. Mais, par une singularité toute spéciale, à l'un manquait le bras droit, à l'autre le bras gauche. Était-ce un jeu de la nature? était-ce le résultat d'un accident, en tout cas, bien bizarre? Le membre qui leur manquait avait dû être coupé presque à l'épaule. Ils portaient la manche vide ramenée sur la poitrine, et fixée par un cordon au vêtement. Ceux-là se nommaient—pour tout le monde—Droite et Gauche. C'était un sobriquet, à n'en pas douter; mais il avait l'énorme avantage de les désigner aussi nettement qu'il était nécessaire.
Le lecteur comprendra que chacun de ces hommes réunis en ce lieu mystérieux, laissait derrière lui un passé plus on moins étrange. Nous ne voudrions pas encourir le reproche d'avoir abusé de sa curiosité en ne la satisfaisant pas immédiatement; mais ces énigmes devant recevoir plus tard une solution complète de la bouche même de ceux dont nous venons de décrire l'extérieur, il nous paraît nécessaire d'éviter un double emploi. Donc, les quatre hommes se trouvaient là, silencieux. Ils paraissaient absorbés par leurs réflexions, comme si la solennité sinistre de ce lieu funèbre eût exercé sur eux une influence profonde.
Tout à coup, Archibald leva la tête: