—Le soleil doit être levé, dit-il.
—Indeed, répondit sir Lionel, qui avait l'habitude de mêler dans son langage les langues française et anglaise, la marquise ne saurait tarder...
—Ne sommes-nous pas faits pour attendre? fit Droite d'un air grave.
A peine Droite avait-il d'ailleurs parlé, que derrière le fauteuil resté vide parut une forme noire, enveloppée d'un camail de soie. C'était une femme. On eût cru qu'elle avait surgi de terre. Les quatre hommes s'étaient subitement levés.
—Je vous demande pardon de m'être fait attendre, dit une voix pleine et pure. J'étais épuisée de fatigue, et pourtant ne sais-je pas que je n'ai pas le droit de me reposer?
L'apparition porta les mains à son front et rejeta en arrière le capuchon qui la couvrait. Cette femme, c'était Marie de Mauvillers, c'était celle que nous avons vue naguère dans la chaumière de Bertrade, priant et pleurant au nom de son enfant, se courbant sous les insultes de Biscarre le forçat. C'était Marie de Mauvillers, portant aujourd'hui le nom de marquise de Favereye. C'était la mère de Lucie, que menaçait l'amour du duc de Belen. En vérité, il eût semblé que pour elle les années n'eussent pas marché. Déjà, au bal de la rue de Seine, nous avons vu Mathilde Silvereal, sa sœur, belle d'une beauté rayonnante et rehaussée encore par une admirable majesté. Mais Mathilde appartenait à la terre. Marie semblait un être extra-humain. Oui, elle était belle de cette perfection sculpturale qui fait les chefs d'œuvre. Mais sur ces traits fins, ciselés en quelque sorte en pleine chair, on eût dit qu'un artiste inspiré eût jeté je ne sais quel rayonnement splendide, qui centuplait leur charme pénétrant. Ces cheveux blonds, qui jadis semblaient la couronne d'épis au front d'un enfant, se tordaient maintenant sur ses tempes mates comme le diadème d'une reine. Ces yeux bleus, qui avaient été la grâce, étincelaient aujourd'hui d'une bonté sublime. Ceux qui se trouvaient là s'inclinaient devant Marie comme devant une reine. Et ils faisaient bien!... Car cette femme debout, les bras croisés sur la poitrine, semblait une de ces figures historiques que les légendes impériales ou royales inventent pour l'édification des peuples. Seulement, celle-là était réelle. Marie de Favereye eût servi de modèle à l'homme de génie qui eût rêvé cette conception grandiose: la statue de l'Humanité. Elle prit place au fauteuil, et cette même voix d'or, pour emprunter l'admirable expression de Balzac, dit:
—Messieurs, trois d'entre vous ignorent pourquoi je vous ai convoqués ce matin. M. de Thomerville, sir Lionel, vous avez droit à des explications...
—Nous attendrons qu'il vous plaise de nous instruire, dit Archibald en inclinant la tête.
Sir Lionel l'approuva d'un geste.
—Notre ami Armand de Bernaye doit d'abord, reprit-elle, nous fournir quelques renseignements.