—Plus que je ne l'aurais cru.

—Conduisez-le ici, avec les formalités ordinaires.

Lamalou sortit.

—Maintenant, monsieur Bernaye, prenez cette place... c'est à vous qu'il appartient de diriger l'interrogatoire.

Lorsque Armand eut pris place au fauteuil, tous se couvrirent le visage d'un masque de velours noir; puis la porte s'ouvrit de nouveau, et Martial, les yeux bandés, entra dans la salle funèbre.


VIII

RÉSURRECTION

Le sommeil auquel avait succombé Martial, après les secousses morales et physiques qu'il avait subies, tenait plutôt de l'évanouissement, ou tout au moins résultait d'une prostration complète de l'être tout entier. Cependant, cette sédation de l'organisme, suivant un ébranlement aussi profond, n'a jamais les caractères du repos absolu. Elle procède de cette semi-somnolence qui, chez l'homme sain, précède le réveil. Martial ne voyait pas, n'entendait pas, et pourtant il y avait sous ses paupières baissées comme un rayonnement de lumière en même temps que bruissait à ses oreilles un murmure indistinct. Rien ne prenait forme: c'étaient des esquisses à peine ébauchées, se perdant l'une dans l'autre, au milieu d'une atmosphère vague. En réalité, une sorte de cauchemar. Que lui était-il arrivé? Où se trouvait-il? Ses notions n'étaient pas assez nettes pour qu'il s'adressât ces questions. Il se laissait vivre, ou plutôt il subissait cette résurrection qu'il ne comprenait ni ne cherchait à comprendre. L'accablement était venu peu à peu, plus lourd, plus profond. Martial avait perdu la conscience de lui-même. Et pourtant, dans son cerveau enfiévré, il y avait comme des martèlements sourds qui lui causaient, même en plein sommeil, une douloureuse sensation. Il avait fallu que les heures passassent pour que l'accalmie réelle se fît. Un moment il avait senti qu'on le soulevait et qu'une main, s'approchant de ses lèvres, lui versait quelques gouttes d'un liquide étrangement parfumé. C'était Armand qui, aidé de Lamalou, lui faisait prendre quelques gouttes d'opium. Alors l'anéantissement avait succédé à la fièvre. La respiration, tout à l'heure haletante et précipitée, s'était faite calme et régulière. Plus rien. C'était le sommeil réel. C'était l'oubli. Martial était définitivement sauvé. Combien de temps avait duré cet état, c'est ce qu'il lui eût été impossible de définir. Tout à coup il avait ouvert les yeux. Un brouillard lourd, opaque, obscurcissait encore ses regards et pesait sur son cerveau. Il fit—par instinct—un effort violent. Il était seul. Il regarda autour de lui. Ses idées n'étaient point assez nettes pour qu'il établît une comparaison entre le lieu où il se trouvait et la misérable chambre qu'il avait quittée pour se jeter dans la mort. Ce qu'il éprouvait, c'était plus que de la surprise: il était en proie à une sorte d'ignorance complète, brute. Ce qui était n'avait aucun sens pour lui. Il ne raisonnait ni ne discutait. C'était une hébétude absolue. Ses paupières s'abaissèrent vivement. Le premier sentiment qui s'était imposé à lui était celui-ci: il dormait et était évidemment en plein rêve. Donc le mieux était de reprendre le sommeil interrompu.

Mais après une prostration comme celle à laquelle il venait de succomber, le réveil ne se fait jamais à demi. Les ressorts, mis de nouveau en mouvement, doivent jouer leur jeu, si l'on peut employer cette expression. Il faut que la détente se fasse.... Martial, ressaisi par la vie, dut obéir à cette loi. Il sentit une force nouvelle affluer à son cœur, échauffer sa poitrine, et il se dressa sur son séant. Au même instant, la porte s'ouvrit, et Lamalou, le Castigneau, parut. Le brave homme guettait de l'autre côté de la porte. Il savait que la résurrection était proche, et il voulait être là en cas de besoin. Si la situation n'eût été solennelle, elle eût été comique. Rien de plus étrange que le regard de Martial, fixé sur l'honnête figure de l'ex-geôlier. Lamalou souriait, Martial éprouvait une quasi-épouvante. Le premier mot qui lui vint aux lèvres a été cent fois répété, et pour cause, dans toute tragédie, comédie ou œuvre dramatique, de quelque nom qu'elle s'affuble. Ce mot sort des entrailles mêmes de la situation: