—Vous bander les yeux.

—Voilà une singulière prétention.

—Encore une fois, avez-vous peur?

Martial ne savait plus que penser: il était surpris et presque mal à l'aise. Il fit bonne contenance cependant.

—Allez! dit-il.

Et il tendit le front. Lamalou serra le foulard sur ses yeux; puis, lui prenant la main, il le fit sortir de la chambre. Arrivé sur le palier, il poussa un ressort, et une porte, dissimulée dans le mur, donna accès à un escalier de pierre où il poussa doucement Martial. Une impression froide, presque glaciale, saisit le jeune homme, qui, par un mouvement instinctif, s'arrêta brusquement.

—Il est encore temps de reculer, dit Lamalou, dont la voix, grossie par l'écho, prenait une étrange sonorité.

Martial se roidit contre la sensation étrange qui l'envahissait et descendit l'escalier. Après une vingtaine de marches, Lamalou ouvrit une autre porte, et Martial, ayant toujours les yeux bandés, se trouva dans la salle funèbre. Il y eut un moment de silence. Martial se crut seul. Immobile, il était en proie à une émotion indéfinissable et qui grandissait à chaque seconde. Enfin, une voix s'éleva. C'était celle de M. de Bernaye:

—Martial, dit-il, arrachez le bandeau qui couvre vos yeux et regardez.

Le jeune homme ne répondit pas immédiatement. Armand répéta ses paroles. Martial tressaillit comme s'il se fût éveillé d'un profond sommeil. Il porta ses mains à son front. Le bandeau tomba. Un cri de surprise, presque d'angoisse, s'échappa de sa poitrine. Nous l'avons dit, le lieu où il avait été conduit présentait un caractère d'étrangeté presque fantastique. Du point où se trouvait le jeune homme, la table et ceux qui l'entouraient se perdaient dans une sorte d'ombre vague, qui leur donnait un relief bizarre. Cette salle, avec ses murs noirs et mats, avec ses larges moulures d'argent, avec ses lampes à lueur blanche et pâle, ressemblait à un de ces hypogées où l'on croit entendre gémir la sourde clameur des morts. En vérité, Martial, dont les oreilles retentissaient encore des étranges paroles prononcées par Lamalou, se demandait si réellement il était bien vivant, et si son suicide n'était pas accompli. Il restait là, cloué sur place, les yeux fixes, cherchant à discerner les objets, troublé par une sorte d'hypnotisme cérébral, qui augmentait encore le caractère mystérieux de ce lieu sinistre. La voix d'Armand se fit entendre de nouveau: