—Martial, dit M. de Bernaye, vous êtes libre de répondre à nos questions ou de garder le silence. Écoutez. Cette nuit, vous avez voulu mourir, et dans un accès de désespoir vous êtes allé au-devant du repos que donne la tombe. Ce désespoir était-il le résultat d'une douleur inconnue, d'une faute, ou même d'un crime?
A ce dernier mot, Martial tressaillit.
—Un crime! Non! non! s'écria-t-il d'une voix vibrante.
—Pouvez-vous jurer sur l'honneur que vous ne vous soyez rendu coupable d'aucun de ces actes qui ne laissent à l'homme d'autre issue que la honte ou la mort?
Tout le sang de Martial afflua à son cerveau, et, dans cette secousse toute morale, par une sorte de résurrection décisive, il reprit possession de lui-même. Rejetant en arrière sa tête jeune et fière, il croisa ses bras sur sa poitrine et dit d'une voix vibrante:
—Je ne sais où je suis, j'ignore qui vous êtes et quel droit vous vous arrogez en m'interrogeant... mais quiconque fait appel à l'honneur d'un homme, le contraint par là même à répondre.... Sur ma conscience, devant vous qui m'écoutez et que je ne connais pas, je déclare que si j'ai voulu mourir c'est pour ne pas succomber aux tentations mauvaises que la fatalité jetait incessamment sur ma route.... J'ai voulu mourir, parce que dans cette société égoïste et cruelle, l'énergie et la probité ne sont que de vains mots... et que celui-là qui, fort de lui-même, veut se frayer son chemin à coups de volonté, succombe sous l'indifférence, le dédain, et qui sait, la haine d'autrui....
Armand l'interrompit vivement:
—Ne parlez pas ainsi.... Qui que vous soyez, quels que soient les obstacles qui se sont dressés devant vous, n'accusez pas l'humanité... Vous sentez-vous donc si impeccable, que vous ayez le droit de vous ériger en accusateur?...
Martial laissa échapper une sourde exclamation, puis il garda le silence: son front se baissa, et, pendant quelques instants, il resta plongé dans ses réflexions. Le plus étrange en ceci, c'est que Martial, tout en redevenant jusqu'à un certain point maître de lui-même, subissait l'effet de l'imposant appareil qui l'entourait. Devant cet interrogatoire, il ne songeait pas à la révolte. Pourquoi répondait-il? Pourquoi ne déniait-il pas à ces inconnus le droit de scruter les replis de sa conscience? Il était en quelque sorte saisi par cet engrenage mystérieux, et il se laissait entraîner.
—Martial, dit alors Armand, dont la voix, sévère jusque-là, prit tout à coup un accent vibrant d'émotion et de pitié,—vous avez voulu mourir... et voici qu'aujourd'hui, comme hier, vous maudissez la vie, la société, l'humanité tout entière... et cependant ceux qui vous ont sauvé ne se sont-ils pas dévoués, au risque de leur existence, pour vous arracher à la mort?