—Si pour vous-même la vie semble à jamais finie, souvenez-vous que de ces forces physiques et morales vous devez compte à vos frères, à tous ceux qui, innocents du mal qui vous a été fait, doivent trouver en vous un secours, que vous vous refusez à leur porter. Martial, vous avez voulu mourir.... donc, vous ne vous appartenez plus! Nous revendiquons votre jeunesse, votre énergie, votre conscience, au nom de la société à laquelle seule désormais elles appartiennent...
—Mais qui donc êtes-vous?
—Nos noms! vous les saurez plus tard! Écoutez-moi encore.... Nous tous qui sommes devant vous, nous avons, comme vous, désespéré, nous avons voulu mourir... Comme vous, nous avons été sauvés... et au lendemain de ce jour de lâcheté, une voix s'est adressée à nous comme vous parle aujourd'hui la mienne, et cette voix nous a dit:
«Vous êtes des morts; morts pour vous-même, vivez pour autrui. Puisque vous désespérez de tout, puisque vous croyez que pour vous l'ombre s'est faite, et que jamais un rayon de bonheur ne peut luire dans vos ténèbres, eh bien! oubliez votre personnalité, dépouillez votre égoïsme.
»Soyez des hommes nouveaux, détachés de toute préoccupation intéressée. Vous aviez jeté la vie loin de vous comme un fardeau inutile, reprenez-la comme une force et un outil; vous vous étiez enfermés dans la mort comme ces chrétiens sur qui retombe la porte d'un cloître, sortez de cette retraite et rentrez dans la société, mais donnez-lui à jamais cette existence dont vous ne vouliez plus pour vous-mêmes; devenez les soldats du bien, du beau, du droit; sacrifiez votre vie à une cause noble et juste...»
«Voilà ce qu'une voix nous a dit, Martial!
—Et qu'avez-vous répondu? fit le jeune homme, qui se sentait envahir par une émotion dont il n'était plus le maître.
—A qui nous parlait ainsi, reprit Armand, nous avons fait à jamais l'abandon de nous-mêmes. Nous sommes des morts; nous avons dépouillé tout intérêt, toute ambition; mais nous ressuscitons pour l'œuvre éternelle de la solidarité humaine.... Nous avons perdu le droit de commander, nous obéissons.... Sur les ordres reçus, nous nous rejetons dans la mêlée sociale, luttant pour la justice et la conscience. Rien ne nous trouble, rien ne nous abat! Nous sommes forts parce que nous sommes dévoués. Aucune pensée pusillanime ne nous empêche de marcher au but qui nous est désigné... Martial, voulez-vous ainsi, mort à vous-même, renaître pour vos frères, pour leur secours, pour leur défense?... Vous m'avez entendu.... Si vous refusez, vous sortirez d'ici libre et sans entraves; ou vous retournerez à la mort, ou bien vous vous rejetterez à travers les chemins où déjà vous vous êtes ensanglanté, à toutes les ronces des douleurs et des misères.... Si vous acceptez, si vous vous jugez digne de partager l'œuvre des Morts, œuvre de détachement et d'abnégation, alors nos rangs s'ouvriront pour vous recevoir, et nous compterons un soldat de plus.... Choisissez!...
Dix fois déjà, électrisé par cette parole généreuse qui résonnait dans son cerveau comme fait le clairon à l'oreille du combattant, Martial avait voulu parler... Quand M. de Bernaye se tut, il s'écria à son tour:
—Qui que vous soyez! je me livre à vous.... Mes yeux s'ouvrent.... Oui, j'ai été jusqu'ici inutile à moi-même et aux autres.... Comme vous l'exigez, j'oublierai qui je suis, quelles furent mes aspirations, mes ambitions... Je dépouillerai ces convoitises égoïstes qui n'avaient fait germer dans mon âme que la désillusion et la lâcheté, et je vous le dis du fond de ma conscience, merci de m'avoir arraché à la mort! merci de m'avoir deux fois sauvé et du suicide et de la désertion!... A mon tour, répondez-moi: Suis-je digne de prendre le poste d'honneur que vous m'offrez?