»J'avais quinze ans, lorsque je l'ai vu pour la dernière fois. Qui il était? en vérité, il me serait difficile de l'expliquer. J'ai souvent entendu prononcer le mot de fou quand on parlait de lui. En effet, il était d'allures bizarres, et ma pauvre mère—je ne l'ai pas oublié—pleurait bien souvent, lorsque, seuls tous deux, nous passions de longues soirées au coin de notre foyer; mon père, enfermé dans son cabinet, ne faisait auprès de nous que de rares apparitions.

»C'était un homme de moyenne taille, maigre à l'excès. Je le vois encore, alors qu'au moment du repas il entrait, calme et froid, presque solennel, dans la salle de famille. Son front large était couvert d'une forêt de cheveux blancs et bouclés comme ceux d'un enfant. Il marchait ou plutôt il glissait silencieusement, toujours en proie aux obsessions d'une pensée persistante. Quand il nous voyait, il nous adressait un sourire d'une douceur pénétrante. Il embrassait ma mère, puis, me pressant dans ses bras, il m'attirait sur ses genoux. Il semblait qu'il eût voulu parler; mais, instantanément, le démon qui hantait son cerveau s'emparait de nouveau de lui. Il ne nous voyait plus, et, tout en mangeant rapidement, il murmurait à voix basse des mots étranges et dont il nous était impossible de saisir la signification.

»Puis il se retirait, après nous avoir souri de nouveau. La porte de son cabinet se refermait sur lui. En lui tout me paraissait incompréhensible.

»Jamais il ne se couchait: il avait fait fabriquer, sur ses propres indications, uns sorte de fauteuil, sur lequel il se tenait continuellement, et qui était disposé de telle façon que, même si le sommeil le surprenait, il fût toujours prêt à reprendre son travail au premier réveil.

»Plusieurs fois j'étais parvenu à m'introduire dans son cabinet, dont l'aspect bizarre frappait vivement mon imagination d'enfant...

»Les murs étaient couverts, au lieu de papier ou de tentures, par d'énormes tableaux noirs, allant du plancher au plafond, et qui étaient toujours couverts de signes étranges, s'entre-croisant, se mêlant. Ce n'étaient ni des chiffres, ni les lettres d'une langue connue, du moins à mes yeux. Pour un peu, j'aurais cru à quelque grimoire cabalistique.

»Une fois même, un de mes camarades de pension me jeta au visage ces mots:

»—Tu n'es qu'un fils de sorcier!

»Je courus auprès de ma mère, qui, en m'entendant, ne put retenir ses larmes.

»—Mon enfant, dit-elle en me couvrant de baisers, sache bien que ton père est le plus honnête et le plus respectable des hommes. C'est un savant, et sa science est telle que celle de personne ne peut lui être comparée...