»Quand elle avait épousé mon père, il était professeur de mathématiques dans un petit lycée de province. Ma mère était elle-même plus instruite que les femmes ne le sont d'ordinaire, et leur affection était née—chose bizarre—d'une sorte de sympathie scientifique. Elle avait découvert dans le professeur, simple et modeste, une largeur de conceptions, une ardeur de travail qui l'avaient frappée et enthousiasmée.
»Elle était relativement riche, possédant une quinzaine de mille livres de rente. Mon père n'avait d'autres ressources que son modique traitement: de plus, plusieurs fois déjà, l'originalité de son enseignement l'avait désigné aux foudres censitaires, et sa situation était menacée.
»Ma mère sut triompher de ses scrupules, et, leur union s'étant accomplie, mon père donna sa démission pour se livrer tout entier à ses recherches.
»Ses travaux avaient pour objet la loi première des nombres, qui (je n'explique pas, j'expose) était à ses yeux la raison de la nature physique. La découverte de cette loi, selon lui, simple et unique, devait expliquer la marche des mondes, le secret des origines et des fins de l'humanité. Il était parvenu, par l'étude des règles auxquelles obéissent les nombres, à des aperçus si nouveaux, si grandioses, que ma mère ne doutait pas un seul instant que la solution du problème ne fût possible.
»Longtemps elle l'avait suivi, aidé même dans ses travaux: ma naissance seule avait mis un terme à ses propres spéculations.
»—Quand je t'ai senti frémir dans mon sein, me disait cette courageuse et excellente femme, lorsque tu as poussé ton premier cri, j'ai compris que l'enfant était pour la mère le secret de toute la vie.
»Mon père resta livré à lui-même. Mais l'amour paternel devait exercer aussi sur lui une réelle influence. Dès lors ses recherches, jusque-là purement spéculatives, eurent un but politique. Il rêva d'arriver aux honneurs, à la fortune, et ce fut dans ce but que, résumant quelques-unes de ses découvertes, il les fit connaître au monde savant.
»Il y eut un moment de surprise, presque de stupeur. Il sembla que ce fût un monde nouveau qui s'ouvrait aux yeux de l'humanité. Mais cet étonnement, qui tenait de l'admiration, fit bientôt place à l'étroit esprit de routine qui, par malheur, domine aujourd'hui encore les adeptes de la science.
»On cria à l'hérésie, presque au blasphème. Ce fut plus que du dédain, ce fut de la colère. Le pauvre savant fut honni, insulté, mis au ban des académies; peu s'en fallut que ses enseignements ne fussent déférés à la justice. C'était, s'écriait-on, un outrage à la raison humaine que de lui supposer des règles immuables. Le clergé prit parti. Les théories de Martial étaient en contradiction avec le dogme du libre arbitre, de la responsabilité.
»Mon père lutta courageusement; mais les attaques prirent un tel caractère de violence et de passion que force lui fut de plier.