»Il avait, d'ailleurs, la placide résistance de ceux qui se savent sur le chemin de la vérité.
»Il quitta la petite ville du Midi qu'il habitait avec ma mère et moi, et où sa présence était dénoncée comme un objet de scandale.
»Pauvre père! que de souffrances, que de persécutions il dut endurer! Calme, il rentra dans son cabinet, et il répéta le mot de Diogène:
»—Pour prouver le mouvement, je marcherai.
»Seulement son esprit avait reçu une commotion qui devait influer sur son caractère. Dès lors il se refusa à toute communication avec l'extérieur. Ma mère sut seulement que ses études avaient pris une direction nouvelle.
»Pour compléter, pour étayer son système, il s'était livré à d'incessantes recherches sur les langues primitives. Ses admirables facultés le servant à merveille, il devint en quelques années d'une profonde érudition. Connaissant le sanscrit, le pâli et tous les dialectes asiatiques, il se mit en correspondance avec des indigènes de l'Hindoustan, de Chine, de Siam. Il dépensait des sommes considérables pour se procurer des manuscrits, des documents de toute nature. Avec quelle incroyable patience, avec quelle persévérance de martyr, il s'était créé des relations dans les régions les moins connues, c'est ce que l'imagination a peine à se figurer.
»Et cependant ma mère, malgré la passion intelligente qu'elle lui avait vouée, avait tenté plusieurs fois de l'arrêter sur cette pente. D'une part, cet homme, soutenu surtout par une volonté ardente, s'affaiblissait de jour en jour. Les déboires qu'il avait subis lui avaient porté un coup qui avait ébranlé tout son organisme. L'excès de travail le tuait.
»Mais ce n'était pas tout.
»Le capital de ma mère était depuis longtemps entamé. Plus de cent cinquante mille francs avaient déjà été dépensés, et notre revenu était réduit de moitié.
»Loin de s'en apercevoir et surtout de s'en préoccuper, mon père ne parlait que de dépenses nouvelles.