»—Je t'aime! me dit-elle.
»Oui, elle me l'a dit, ce mot divin pour lequel j'aurais donné ma vie, mon honneur. Et quand ses lèvres touchèrent les miennes, il me sembla que son souffle était brûlant comme celui des damnés!
»Ah! je lui appartenais! et je croyais qu'elle était à moi. Cette femme prit possession de ma volonté, de ma conscience.... Elle disait: Je veux! et je me courbais comme un esclave...
»Que vous dirai-je, maintenant, que vous n'ayez déjà compris? Cette femme, ce fut le mauvais génie qui s'attacha à moi, et qui, prenant mon cœur entre ses mains, le tordit jusqu'à ce qu'elle en eût exprimé la dernière goutte de sang... Était-ce donc de l'amour que j'éprouvais pour elle? Peut-on bien donner le nom d'amour à cette passion envahissante, dominatrice, énervante, qui vous réduit à l'état de serf de la chair? Pour un regard, j'aurais commis un crime. Je ne savais plus, je ne pensais plus, je ne vivais plus! Elle, toujours elle!...
»Le tableau, je vous l'ai dit, eut un succès prodigieux. De ce pas, je fus sacré peintre.
»Oh! écoutez bien ceci.
»Malgré tout, il y avait encore en moi ces naïvetés d'enfant qui centuplent la joie du premier succès. Le matin, je courais au Salon, et là, seul, avant l'arrivée du public, je me plaçais devant mon œuvre, et je la regardais, me disant:
»—Tout à l'heure, ils viendront l'admirer, et cela est de moi!
»Ou bien encore, je me glissais dans les groupes, étudiant les visages, cherchant à surprendre un mot, une louange. J'attendais un nouveau venu, il y avait autour de mon nom comme une atmosphère de bienveillance... J'étais heureux.
»Un jour, j'eus une étrange vision.