»—Vois-tu, reprit-elle, j'ai bien de mauvaises nouvelles à t'apprendre.... Il faut avoir du courage...
»—Mon père! m'écriai-je.
»Elle posa vivement sa main sur ma bouche.
»—Oh! non, pas cela! fit-elle. Cependant, promets-moi de ne pas te désoler.... Car, sais-tu, c'est si terrible que j'en meurs.... Quand j'ai appris... ce que contient cette lettre, je suis tombée par terre... même je me suis fait bien mal... parce que ma tête a porté contre le mur.... J'ai eu le délire.... C'est bien étrange, cela!... je ne comprenais plus, je ne pensais plus.... Cependant je me souviens de ce qui se passait dans ma pauvre tête... C'étaient des mensonges!... je te voyais rire, je t'entendais chanter, et tu avais autour de toi toute sorte de monde.... Comme c'est bizarre, le délire!...
»Je baisais ses mains à pleines lèvres. Je n'avais pas l'infamie de me défendre. Pauvre, pauvre mère!
»—Mais il ne faut pas que je perde de temps, reprit-elle, parce que je suis sûre, je sais que je vais bientôt mourir.... Ne pleure pas.... Là!... voila que tu sanglotes!... Petit, je te le défends!... Écoute-moi, et promets-moi d'être bien courageux...
»—Parlez! parlez, ma mère!
»—Oui, mais je te défends de t'exalter.... Vois-tu, depuis le jour où ton père est parti, je ne vivais plus. Il ne faut pas m'en vouloir, mais je l'aimais tant! Ah! si tu savais tous les trésors de dévouement et de bonté que renfermait cette âme! Si je vaux quelque chose, c'est à lui que je le dois. N'en doute jamais. Eh bien! voilà près d'une longue année que je n'ai entendu parler de lui.... C'est atroce, cela. J'ai eu des mois entiers sans sommeil. J'étais là, seule, tendant l'oreille... car je me disais: S'il n'écrit pas, c'est qu'il revient. Hélas! le matin passait, et puis le soir, et ton père n'était pas là... Seules, tes lettres me remettaient un peu de joie au cœur. Ah! je veux te le dire, je suis fière et heureuse; car, enfin, tu es bien un peu mon œuvre... et quand j'ai lu dans les journaux—j'en ai fait venir exprès... pour les montrer—«notre grand peintre Martial,» alors c'était une fraîcheur qui me passait à travers le cœur. C'est si bon, l'orgueil de son enfant!
»Elle s'interrompit. Sa respiration était courte. Je ne doutais plus. La mort guettait sa proie, et elle ne pouvait plus lui échapper...
»—Mais, ton père!... qu'est-il devenu? La dernière fois qu'il m'a écrit, il était à... attends donc!... je ne me rappelle pas bien le nom.... Saïgon... oui, c'est bien cela. Et il me disait que tout allait au mieux, qu'il était sûr de réussir... que nous serions riches comme des rois... et il ajoutait... tiens cela me fait rire: Le Roi du Feu t'envoie l'expression de son profond respect.... Tu te rappelles bien.... Comme il était singulier, ce Roi du Feu!