—Maintenant, prends...
—Oh! la Brûleuse!... tu vas te faire mal!...
—Allons donc!... Ça m'a brûlé le sophage, et maintenant, y a plus que ça qui me soulage.
Et, d'un coup de coude magistral, elle leva le verre, dont le contenu glissa dans sa gorge. Elle poussa un han! de satisfaction, fit claquer sa langue et remit la bouteille à Dioulou, qui, chargé en outre de deux verres, se dirigea de nouveau vers la table, où celui que la Brûleuse appelait le moucheron était resté dans la même attitude. Dioulou posa bruyamment sur le bois la bouteille et les verres, puis il frappa sur l'épaule de son compagnon, une première fois sans succès, mais au second choc, l'homme leva la tête. C'était un singulier personnage, en ce sens que l'on s'étonnait malgré soi de le rencontrer en pareil lieu et en semblable société. Il devait avoir vingt ans à peine: ses traits, abstraction faite de la fatigue dont ils portaient les traces évidentes, étaient d'une délicatesse charmante. Des yeux noirs, bien fendus et couverts de longs cils, éclairaient un front blanc et bien modelé; les cheveux noirs, légèrement bouclés, se groupaient symétriquement sur les tempes, dont la peau fine laissait apercevoir les veines bleues. Le nez, aquilin, avait les ailes fines et transparentes. La bouche, ombragée par une moustache noire et encore peu fournie, avait une fraîcheur, une jeunesse qui contrastaient avec le teint trop pâle, sur lequel apparaissaient aux joues des teintes marbrées.
—Eh bien!... Jacquot, fit Dioulou, est-ce que nous refuserons de trinquer un brin avec papa?...
Celui qu'il venait d'appeler Jacquot le regarda longuement, comme s'il eût éprouvé quelque difficulté à le reconnaître.
—Ah! c'est Diou! fit-il avec un soupir.
—Comme tu dis ça, petiot!... On dirait que ça te chagrine de voir ta vieille Baleine?...
—Je ne dis pas cela! mais... je dormais!... et si vous saviez, quels rêves!... oh! quels beaux rêves je faisais!...
—Bah! les rêves, c'est des bêtises!... faut mieux boire.