Il est aujourd'hui encore, en plein Paris, une sorte d'oasis qui tient à la fois des béguinages flamands et des squares de Londres. Là, il semble que tout bruit expire. Ni la Chaussée-d'Antin avec son commerce bruyant, ni la rue Saint-Lazare avec son piétinement d'affaires ne troublent ce coin, tout étroit, tout blotti sous les arbres, et dont les gens trop pressés pour connaître la flânerie—c'est-à-dire la seule joie réelle du Parisien—soupçonnent à peine l'existence.

C'est une rue courte, tournant sur elle-même, ne venant pas d'ici pour aboutir là. Nul n'y passe, parce que nul n'a besoin d'y passer. Elle n'abrège aucun chemin; de plus, elle forme ce que les voituriers appellent un dos d'âne. Donc, piétons et chevaux s'en écartent. Les deux rues qui la touchent complètent son immobilité. C'est la rue de la Tour-des-Dames, entre la rue Blanche et la rue La Rochefoucauld. Calme aujourd'hui, combien plus ne l'était-elle pas, il y a plus de trente ans, c'est-à-dire à l'époque où se passaient les faits dont nous nous sommes constitué l'historien.

Au coin de la rue Pigale, faisant retour vers la rue Saint-Lazare, on voyait, sortant d'un massif d'arbres comme d'un nid, la terrasse d'un pavillon de style renaissance. Si, à travers la grille délicatement fouillée, l'œil indiscret tentait de se glisser à travers les épaisses charmilles que l'art expert du jardinier savait conserver vertes, même sous les glaces de l'hiver, on apercevait une partie de la façade de ce pavillon, d'où se détachait, roulant en volutes de marbre, un escalier d'une élégance royale. Une large allée, partant de la grille, tournait brusquement comme pour dérouter le regard des curieux qui se devait contenter d'épier, à travers les hautes branches dépouillées de feuilles, les fenêtres hermétiquement fermées, toutes capitonnées de soie et de dentelle.

Usant de nos priviléges de narrateur, entrons dans cet hôtel que les profanes, passant dans la rue silencieuse, considéraient d'un œil d'envie. Onze heures venaient de sonner. Dans un boudoir du premier étage, donnant sur le pan qui s'étendait jusqu'à la rue Blanche, une femme étendue sur un canapé paraissait plongée dans un profond sommeil. Sa tête, rejetée en arrière, s'encadrait dans un coussin couvert de point d'Angleterre. Ses cheveux dénoués roulaient comme un flot noir sur la soie à teinte d'or et venaient tomber sur le tapis oriental qui couvrait le plancher. Cette femme était admirablement belle, et si expressive que soit cette épithète, elle ne rend qu'imparfaitement l'idéale perfection du visage de la dormeuse. C'était la rectitude grecque dans toute sa plastique quasi divine; mais la statue vivait, et sous cette peau d'une blancheur éblouissante, où s'entrelaçait le réseau bleu des veines, on voyait courir le sang vivace et chaud. Les yeux étaient fermés; mais des paupières, d'où tombaient de longs cils qui formaient comme une frange de soie, il semblait qu'un rayon glissât, à la fois tentateur et fascinant. Le buste, porté en avant par la pose de cette femme étendue, avait cette netteté de formes que les sculpteurs antiques ont su donner à leurs immortelles créations; et sous l'espèce de tunique noire, passementée d'or et brodée de pierreries, qui l'enveloppait, le corps moulé semblait une création artistique. Et cependant, à ces lèvres purpurines, entre lesquelles blanchissaient des perles, on eût demandé un sourire jeune, presque insouciant. N'était-ce donc pas une jeune fille, presque une enfant, qui dormait là, oublieuse du monde, ignorante de la vie? Pourquoi ce front si blanc semblait-il rigide comme s'il eût été ciselé dans l'ivoire? Pourquoi ce sein persistait-il à ne pas battre sous quelque vibration intime? Pourquoi cette main fine, qui pendait comme une de ces fleurs, aux teintes de lait, qui s'inclinent sur les lacs de l'Orient, avait-elle, dans sa négligence même, je ne sais quelle dureté de geste inconscient? Le boudoir où dormait cette créature que tout homme eût saluée reine de beauté, eût difficilement révélé ce qu'elle était, ce qu'elle pensait, ce qu'elle rêvait en ce moment même où sa pensée était peut-être entraînée dans les mirages du sommeil. Certes, jamais fantaisie de millionnaire n'eût pu réaliser plus éblouissant caprice....

La pièce était petite, ou du moins paraissait telle, tant l'éclat des tentures de soie jaune, rehaussées d'or mat, troublait le regard et trompait sur sa dimension réelle. Les plis, artistement drapés, étaient retenus par des torsades tissées d'or et d'argent, sur lesquelles courait, comme un serpent étincelant, une bande formée de diamants à l'éclat blanc, d'améthystes au reflet violet, de topazes, de rubis, d'émeraudes d'un vert éclatant... Au plafond, les tentures—qui rappelaient cette étoffe des contes de fées, couleur du soleil—formaient une sorte de dôme au centre duquel une lampe, suspendue à trois chaînes d'or, jetait, à travers un globe de cristal à mille facettes, ses rayons brillants sur les pierreries dont le nombre semblait s'accroître sous le regard. C'était comme un croisement de rayons qui étonnait plutôt qu'il ne séduisait: il est une sorte d'ivresse qui donne au cerveau cette répercussion étoilée.... Et cette femme, le plus beau diamant de cet écrin semblait, comme ces pierres froides, avoir leur immobilité, qui sait, leur dureté, peut-être.... Ce n'était pas tout. Sur le tapis, encore à portée de cette main aux ongles roses, ruisselaient des colliers, des bracelets, plus encore, des pièces d'or. On eût dit que ces richesses s'étaient échappées de ses doigts, alors que, vaincue par le sommeil, elle les égrenait et les caressait.... A quelques pas, une cassette entr'ouverte laissait passer, à travers ses lèvres d'or, les branches d'une étoile de diamants d'un prix énorme. Ce boudoir eût servi de demeure à ces gnomes des légendes que l'imagination populaire prépose à la garde des trésors enfouis. Cette femme était-elle donc une fée... ou bien quelque créature fantastique?... Tout à coup un timbre résonna doucement, mais à ce tintement faible, la dormeuse ouvrit subitement les yeux, et entre ses prunelles passa rapidement comme un éclair inquiet. Mais vivement elle regarda autour d'elle, à ses pieds, et un sourire étrange, froidement joyeux, passa sur ses lèvres. Le timbre résonna une seconde fois. Elle se redressa lentement, étendit le bras et toucha un point de la tenture. Alors une petite porte tourna sur elle-même, laissant à découvert une sorte de tour, semblable à celui que notre grand poëte Victor Hugo a décrit dans la chambre de la duchesse Josiane. Une carte s'y trouvait. Elle la prit, y jeta un rapide regard, puis, prenant un crayon, elle traça rapidement quelques mots sur le vélin, repoussa le tour, qui s'enfonça de nouveau dans la muraille.

—Lui! murmura-t-elle. M'apporterait-il quelque mauvaise nouvelle?

Elle posa ses pieds sur le tapis et se redressa. Rejetant ses cheveux en arrière, elle les attacha sur sa nuque à l'aide d'une agrafe de diamants; puis elle plaça sur ses épaules une sorte de manteau qui l'enveloppait tout entière, et, soulevant la tenture, elle ouvrit une porte et pénétra dans un petit salon attenant au boudoir, et dont tous les meubles, par un raffinement de luxe d'un aspect vraiment original, étaient recouverts de martre zibeline. Au même instant, un personnage, vêtu de noir, s'inclinait profondément devant elle, en disant:

—Madame la duchesse de Torrès me permettra-t-elle de lui adresser mes humbles hommages?

La duchesse—car c'était bien cette femme que nos lecteurs connaissent déjà sous l'odieux surnom du Ténia—répondit brusquement:

—Trêve de politesses, Mancal. Que me veux-tu?