—Il l'aime! vous dis-je, répéta Biscarre. Et je le sais d'autant mieux qu'il y a quelques heures à peine, je l'ai vu auprès d'elle, étreignant ses mains avec une énergie passionnée.

—Taisez-vous! Vous mentez!...

Mancal la regarda. Une colère furieuse éclatait dans ses yeux, et sa pâleur était telle qu'il semblait que la vie fût prête à se retirer d'elle.

—C'est que vous ne savez pas, continua-t-elle, tout ce que j'ai déjà souffert! Ah! j'ai vu les plus intelligents, les plus puissants se traîner à mes pieds; j'ai vu des hommes pleins de jeunesse et de vie, comme Martial, épier le moindre de mes signes, se courber sous mes caprices les plus cruels, me donner goutte à goutte tout leur sang, toute leur existence. Et je riais!... et j'éprouvais une effrayante joie à leur crier: Je vous méprise! Mais cet Armand! de lui je n'ai jamais reçu que dédain et mépris!

Elle se tut un moment, comme accablée par ses propres pensées.

—Il y a de cela quelques mois, reprit-elle. Ma voiture descendait au trot de mes chevaux l'avenue des Champs-Élysées. Je rêvais... à quoi? A ces mondes inconnus dans lesquels parfois l'imagination m'entraîne. Tout à coup un cri retentit. Une femme—une misérable mendiante—venait d'être renversée et avait roulé sous les pieds des chevaux: En avant! criai-je à mon cocher. Je ne me souciais pas de me donner en spectacle à cette foule. Que m'importait cette femme?... Mais déjà un homme s'était élancé à la tête de mes chevaux, et d'un seul effort de sa main, il les avait cloués sur place.... Cet homme, c'était Armand de Bernaye. Comme je m'étais penchée hors de ma voiture, nos regards se croisèrent.... Qu'éprouvai-je à ce moment? Il m'est impossible de décrire cette impression étrange, magnétique, qui parcourut tout mon être... En un instant, tout disparut autour de moi... et, par un dernier effort de résistance, je fermai les yeux; puis, je les rouvris subitement... il était là, courbé vers la terre. Il s'était agenouillé auprès de la mendiante dont ses mains écartaient les haillons. De la foule s'élevaient contre moi des cris de menace. Il leva la tête et fit un signe, tous se turent. La femme était blessée, peu dangereusement d'ailleurs.

»Déjà elle revenait à elle et balbutiait des remercîments. Me roidissant contre l'émotion qui me dominait, je tirai ma bourse; j'allais la jeter aux pieds de cette femme. Mais il me regarda, et je n'osai pas. Ah! si vous aviez lu sur ce visage énergique l'expression de mépris que j'y savais découvrir!... Une colère folle luttait en moi contre je ne sais quelle terreur vague. Lui, souleva la mendiante dans ses bras et vint vers la voiture.—Descendez! me dit-il d'une voix brève. Et comme j'hésitais, il répéta ce seul mot: Descendez! et sans savoir à quelle influence je cédais, j'obéis. Oui, moi qui n'avais jamais plié devant une prière, devant une supplication, si ardente qu'elle fût, je ne sus pas résister.... Il étendit la mendiante sur les coussins de la voiture et jeta son adresse au cocher: Conduisez cette femme, dit-il.

»Le laquais hésitait, il attendait que je confirmasse cet ordre. Encore une fois, Armand me regarda, et je dis au valet: Obéissez!... La calèche s'éloigna. J'étais là, au milieu de cette foule, je me sentais humiliée, tremblante. Je ne faisais pas un mouvement, j'attendais qu'il me parlât. En ce moment, j'aurais donné ma vie pour qu'il m'adressât un mot.... Savez-vous ce qu'il fit?»

Ses lèvres pâlies tremblaient comme sous l'action de la fièvre.

—Il reprit son chapeau aux mains des spectateurs de cette scène, le remit sur sa tête, et me regardant en face une dernière fois, il s'éloigna, me laissant seule, immobile, courbée sous le mépris. La foule ricanait. J'eus peur... oui, en vérité!... Je ne retrouvai même pas en moi cette énergie fiévreuse que donne la colère. Je baissai la tête, et, cachant mon visage sous mon voile, je m'enfuis. Une voiture passait, je m'y jetai... et alors, folle de douleur, saisie au cœur et au cerveau par une sorte d'ivresse, je pleurai.... C'étaient les premières larmes que j'eusse versées depuis bien des années!... et c'était cet homme qui me les arrachait! Et je ne le haïssais pas!... je l'aimais!...