Mancal ne l'avait pas interrompue. Elle parlait comme si elle eût été seule, et c'était chose étrange que cette femme, reine de richesse et de beauté, mettant ainsi son âme à nu.

—Je voulais le revoir, dit-elle encore. Ce que j'ai fait pour cela, j'ai honte à m'en souvenir.... Oui, je l'ai épié!... Je me suis placée sur son passage!... J'ai supplié qu'on le décidât à venir chez moi.... Je lui ai écrit... A mes lettres, il n'a pas répondu. Quand je le rencontrais, alors tombait sur moi ce regard froid et sombre dont il m'avait déjà souffletée, et je m'enfuyais! Sans cesse, je parlais de lui, et ce que j'apprenais ne faisait qu'accroître ma passion.

»Cette existence mystérieuse vouée tout entière à la science, le respect que cet homme inspirait à tous, cette réputation qui grandissait chaque jour, tout cela m'enivrait, et c'était avec des cris de douleur que je me répétais: «Cet homme ne t'aime pas, cet homme te hait et te méprise!» Et aujourd'hui vous venez me dire qu'il en aime une autre! Du moins, je vais donc trouver un aliment au feu qui me brûle le cœur: puisqu'il m'est interdit d'aimer, du moins je me sauverai du désespoir par la haine!...»

Elle se tut. Tout son être frémissait.

—Il faut perdre cette femme, reprit Mancal; aidez-moi dans l'œuvre que je veux accomplir, et je vous jure que je vous vengerai de madame de Silvereal et d'Armand de Bernaye.

—Qu'exigez-vous de moi?

—Vous attendez ce soir M. de Silvereal?

—Ah! il s'agit bien de cet homme!

—Écoutez-moi, duchesse de Torrès. Le hasard—un hasard infernal—nous a donné les mêmes ennemis. Moi, je hais la marquise de Favereye, vous voulez la perte de sa sœur. C'est dans leur amour, c'est dans leur honneur qu'il nous faut les frapper.... Ce n'est pas tout....

Il se rapprocha de la duchesse et reprit d'une voix plus basse: