Jacques, troublé, regardait la duchesse et attendait.
A vingt ans, qui aurait pu, sans frémir jusqu'aux fibres les plus intimes de son être, contempler cette créature, devant laquelle un véritable artiste, Martial, avait oublié sa mère, cette femme si complétement belle que les plus expérimentés des viveurs s'étaient voulu tuer à ses pieds. Lui ne savait rien, n'entendait rien... toute son âme passait dans ses regards, et ses lèvres tremblaient comme si la formule d'adoration avait été prête à s'en échapper...
—Votre recommandation est toute-puissante, vous le savez, dit la duchesse en regardant Mancal, mais le nom de M. le comte de Cherlux, et je dois dire plus encore, sa jeunesse et sa distinction plaident en sa faveur mieux encore que vos paroles...
—Madame, fit Jacques, je ne sais comment reconnaître....
La duchesse lui désigna un siége de la main.
—Madame, reprit Mancal, qui suivait avec soin les progrès de l'émotion qui s'emparait du néophyte admis dans le temple, M. le comte de Cherlux, par suite de circonstances que je me ferai un devoir de vous expliquer, se trouve dans une situation des plus singulières: jusqu'à ce jour, il a ignoré et son nom et les hautes destinées qui lui étaient réservées.... Je viens vous supplier de vouloir bien être sa patronne, son bon ange, et de lui ouvrir les portes de ce monde dans lequel, j'en suis certain, il occupera une place brillante. M. de Cherlux, qui—je puis le dire sans l'offenser—a besoin en quelque sorte d'un stage dans la société dont il ignore encore les mœurs, m'a témoigné le désir, très-honorable, de s'attacher pendant quelque temps—presque incognito, pour ainsi dire,—à la personne de quelqu'un de nos grands seigneurs... en qualité de secrétaire, par exemple. Il est riche, et c'est, vous le comprenez, dans un but tout spécial qu'il veut, mettant son instruction et son intelligence au service d'un des rois de votre monde, acquérir en échange ces notions sociales, cette expérience des hommes qui lui font défaut... Veuillez dire, monsieur de Cherlux, si je traduis exactement votre pensée.
Jacques tressaillit, mais il lui fallait s'arracher à la contemplation qui rivait son regard et sa pensée à la beauté de l'enchanteresse... il releva la tête.
—En effet, madame, répondit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, ce qui se passe aujourd'hui dans ma vie est tellement extraordinaire, que j'ose à peine croire à ce miracle qui vient de s'accomplir et qui d'un déshérité de la vie fait un gentilhomme, et je vous l'avoue, au moment de franchir le seuil de ce monde, à peine entrevu dans le mirage de mes songes de jeunesse, j'hésite... j'ai presque peur.... Déjà la bienveillance que vous semblez me témoigner m'encourage. M. Mancal a bien voulu me laisser espérer que madame de Torrès prendrait en pitié cette inexpérience... C'est donc un suppliant qui vient à vous, madame, et qui vous supplie de ne le pas repousser....
Ah! s'il eût pu comprendre en ce moment le rapide regard qui s'échangeait entre les deux complices.
—Qu'il vous aime! avait dit Mancal.