I.

SALONS ET MANSARDES

On était au mois de janvier 184...

Le vent d'hiver, âpre et froid, sifflait sur Paris. Depuis plusieurs jours, la neige, qui était tombée en abondance, étendait sur la ville son linceul sinistre, moulant son corps énorme comme fait le drap aux membres d'un cadavre.

Les maisons, avec leurs toits blancs, ressemblaient à ces mausolées qui se découpent, la nuit, dans les champs de repos, sous la lueur blafarde de la lune.

Nul bruit dans les rues. Déjà minuit avait sonné depuis longtemps, et les voitures, traînées à grand'peine par les chevaux qui glissaient, avaient regagné les remises. Point de passants. Les lanternes de gaz projetaient, à travers une sorte de buée, leur reflet rougeâtre. Et, par crainte du froid, la ville semblait s'être repliée sur elle-même, se cachant sous la nappe glacée comme l'enfant se blottit sous les courtines de son lit.

Cependant, à quelques rares fenêtres, on apercevait de la lumière, soit filtrant à travers les épais rideaux retombant en plis lourds, soit éclairant la triste mansarde sur son cadre de neige.

Ici le bal, là le travail; en bas le luxe avec toutes ses richesses, riant sous ses tentures de velours et s'échauffant à l'énorme foyer dont l'éclat se confond avec celui des bougies et des lustres.... En haut, la misère grelottante, se courbant sous la bise qui souffle à travers les ais mal joints.

Le passant qui se fût arrêté devant la maison qui portait le n° 20 de la rue de Seine, si peu philosophe qu'il fût, aurait pu, en levant les yeux, laisser échapper cette remarque.

Une file de voitures était arrêtée devant la grande porte. Les chevaux, gras et bien nourris, sommeillaient sous leurs couvertures épaisses, tandis que les cochers, qui se relayaient d'heure en heure pour la garde des équipages, se promenaient deux à deux, emmitouflés dans leurs énormes carricks à fourrures.