Les statues, aux profils voluptueux—nudités sublimes qu'Isabelle semblait défier—se blottissaient à tous les angles... les fenêtres à vitraux orientaux jetaient sur les sofas de soie leurs teintes douces et chatoyantes.

Jacques! Jacques! révolte-toi donc!... Quoi!... tu entres dans cet enfer et tu crois pénétrer dans un Eden! Interroge-toi, relève la tête!... pense! qui donc a payé tout cela?... De quelles débauches, de quels mensonges d'amour ont été soldées ces richesses?... N'as-tu donc même plus ce sentiment, que conserve le plus sceptique, la jalousie du passé?... Et le rouge ne te monte pas au front, lorsque tu suis docilement cette courtisane qui t'entraîne en te prenant la main!

Mais non. Tu n'entends même pas cette voix de probité qui murmure à ton oreille. Tes yeux ne voient plus, tes oreilles ne perçoivent plus aucun son, parce que tu sens frémir dans ta main les doigts chaudement voluptueux de cette femme... parce que tu aspires le parfum qui s'échappe de tout son être... parce que tu lui appartiens... et qu'une fois de plus le Ténia, rongeant ton coeur, accomplit son oeuvre mortelle.

Jacques marchait comme font les somnambules. Il y avait un brouillard devant ses yeux et sa pensée.

Pour lui aussi le passé était mort.

Bien loin, s'étaient envolées les résolutions honnêtes de l'ouvrier, les résistances du calomnié, les indignations qui l'avaient fait bondir sous l'injure. Se souvenait-il seulement de son nom? Pourquoi l'appelait-on le comte de Cherlux? et Mancal? et les Loups? et la Brûleuse? et Diouloufait? Tout cela n'était plus qu'ombres enfouies dans les ténèbres.

Sa vie se résumait tout entière en un sourire d'Isabelle, son avenir en un baiser.

Et les jours passaient dans cette demi-somnolence du vice qui brise les nerfs et atrophie le cerveau....

Jacques avait des rires de vieillard, des divagations de fou.

Son visage pâli semblait s'être encore affiné. Ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux, et aux plis de ses lèvres on remarquait déjà cette contraction qui reste à la bouche des vieux viveurs comme un indélébile stigmate.