—Ne t'en défends pas: tu me ferais de la peine, parce que ce serait me prouver que je n'ai pas suffisamment réussi à te corrompre. Donc, en ce moment, regardant ma mine de parchemin, tu te dis: Est-ce qu'il ne va pas bientôt finir de m'ennuyer, ce vieux-là?—et tu es dans le vrai. Seulement—il y a un seulement—tu as d'autant plus de hâte de me voir aux mains des croque-morts, que tu supposes, avoue-le, trouver dans mon testament un agréable souvenir de moi.
Elle ne put réprimer un regard brillant de convoitise.
—Eh bien, ma belle, tu te trompes. Je ne te laisse pas un écu, pas un rouge liard. Qui sait? si grâce à moi tu te trouvais dans un état de modeste aisance, la Vertu, qui te guette, s'emparerait à nouveau de toi... Tu es jeune, et les illusions du bien sont tenaces... Je suis là, moi qui ai mis soixante ans à extirper cette mauvaise herbe. Or, je t'ai trop bien donnée au vice pour que j'aie la niaiserie de t'aider à en sortir. Au contraire, ce m'est, à la mort, une douce satisfaction que de songer au mal que tu feras....
Un hoquet convulsif l'interrompit un moment. On eût dit que la Mort lui posait sur la bouche ses doigts décharnés pour le contraindre au silence.
Mais il se roidit contre l'agonie, et continua:
—Je ne te laisse rien, t'ai-je dit, de telle sorte que, sortant de l'appartement luxueux où tu as passé des heures joyeuses, tu tombes dans un bouge où tu souffres toutes les angoisses.... A peine aura-t-on rejeté le drap sur mon visage, que mes parents—des gens sévères, froids, des héritiers, pour tout dire—se présenteront ici.... Alors, si tu t'y trouves encore, ils te chasseront avec moins d'égards qu'ils n'en mettraient pour le dernier de mes laquais. Cela me plaît, et je veux qu'il en soit ainsi.
La malheureuse, que ce cynisme torturait, non-seulement dans ses espérances déçues, mais encore dans les fibres les plus secrètes de son âme, se laissa entraîner cette fois à un mouvement de colère:
—Vous êtes un misérable! s'écria-t-elle, et ce que vous faites est infâme!
Il ricana:
—Très-bien! voilà qui me complète mon Isabelle... Insulte-moi, frappe-moi, soufflette-moi. Ce sera mieux. La mort ne t'effraye pas... tu es plus forte que je ne l'espérais... Une autre aurait pleuré... tu t'irrites, je préfère cela, et je me sens plus fort pour achever... Je ne t'ai pas encore tout dit. Donc, chassée d'ici avec des paroles de mépris telles que tu n'en as jamais entendues, tu sortiras à demi folle, la tête perdue... On ne te laissera même pas emporter ce qui, d'après toi, t'appartient; on te dira: «Vile courtisane! rien d'ici n'est à vous!...» Alors tu songeras à mourir, tu courras vers les ponts... C'est toujours ainsi que cela se joue... Tu t'accouderas sur le parapet, tu regarderas passer l'eau noire qui fait tourbillon en se heurtant contre les arches et tu te pencheras....