Elle laissa échapper un cri de terreur:
—Bon! laisse donc! Tu ne te tueras pas... parce que des profondeurs de l'eau s'élèvera une voix qui te dira: Folie! Quand on est jeune comme toi, quand on possède cette beauté sans rivale, ce corps devant lequel se fussent agenouillés les artistes de la Grèce, on se roidit contre la fatalité... on va droit devant soi, sans honte, sans peur, avec cette résolution implacable de ne jamais aimer et de ne faire de sa beauté qu'un instrument de satisfaction personnelle. Par la beauté, le monde est dirigé. L'homme s'agite et l'amour le mène. Sache cela, mon enfant. Que te laisserais-je, une dizaine de mille livres de rente? Folie! Comme femme honnête, tu ne les vaux plus. Comme courtisane, tu vaux des millions... Pas de milieu! je te jette dans la fange pour que tu en ressortes diamant... Méprise et hais les hommes, car pas un ne te dira franchement comme moi ce qu'il pense tout bas... L'homme ne voit dans la femme qu'un plaisir; toutes affaires de coeur sont mensonges et âneries... Presse ces convoitises pour en faire jaillir le suc, qui est l'argent; sur les passions des hommes élève ta fortune comme un impérissable monument; et quand, le jour venu, tu seras devenue la femme forte et grande, tu répéteras tout bas mes paroles, et tu te diras: Au fond, c'est encore le seul qui valût quelque chose... Maintenant, laisse-moi mourir... Va-t'en! Ah! en passant, prends dans ma bibliothèque le volume des Courtisanes célèbres... Il y a de bonnes choses... Je te le donne.
Et le hideux vieillard était mort.
La pauvre fille n'avait pu croire à cet épouvantable cynisme. Elle était restée dans cette maison qu'elle s'était habituée à regarder comme sienne.
Mais promptement les sinistres prophéties du vieux libertin s'étaient réalisées.
Il est un moment où les familles, dans leur dureté, vengent la morale insultée par un homme que l'âge mettait au-dessus, ou plutôt au-dessous de toute attaque directe. L'amant d'Isabelle—s'il est permis de profaner ce mot—s'était vautré dans toutes les fanges. Ceux qui portaient son nom ne se hasardèrent dans cette maison qu'avec les mêmes précautions qu'on prend pour pénétrer dans un lieu infecté. Son fils aîné—car ce misérable avait des enfants—ouvrit les portes toutes grandes pour renouveler l'air souillé, et, ayant vu Isabelle, il lui dit sans même fixer ses regards sur elle:
—Vous trouverez mille louis chez notre notaire.... Allez les prendre.
Il y eut un tel mépris dans son intonation, dans son geste, qu'elle ne songea même pas à répliquer. C'était moins et plus qu'elle n'attendait. A la violence elle eût répondu par la violence. Ce calme la brisa.
Comme le lui avait dit le moribond, elle baissa la tête et sortit. Seulement, le vieillard s'était trompé à demi. Elle ne songea pas au suicide, et son coeur était gonflé non de désespoir, mais de haine et de colère.
Mille louis! ce n'était pas la misère prévue. Isabelle avait le temps de la réflexion. Voici ce qu'elle fit: elle alla droit chez le notaire, qui était un gros homme encore frais. Quand il vit entrer cette jeune pécheresse de seize ans qui avait le regard d'une vierge, il se sentit saisi d'une pitié tout anacréontique, et, les portes étant bien fermées, il lui donna quelques conseils paternels.