«Qu'allait-elle devenir, jetée si jeune dans le tourbillon du monde? La première vertu, en ce monde, c'est l'ordre et l'économie. Puisque la Providence permettait qu'elle eût un petit pécule, il lui fallait le ménager, se garder de toute imprudence, se réserver cette ressource pour l'avenir.»

Elle lui répondit simplement:

—Je suivrai votre avis; placez mon argent.

Il lui acheta un millier de francs de rente, et comme les vingt mille francs étaient insuffisants, il ajouta de sa propre bourse les quelques louis qui manquaient pour parfaire le chiffre.

Seulement, comme il jugea utile qu'Isabelle revînt plusieurs fois réclamer ses conseils, et qu'il était très-sanguin, il mourut d'apoplexie au bout de quelques mois.

Pendant cette nouvelle période, Isabelle avait beaucoup étudié la vie, et quand son second bienfaiteur eut disparu, elle se trouva cuirassée contre tous les entraînements.

Elle avait compris l'immense pouvoir de sa beauté, et les paroles du duc: L'homme s'agite et l'amour le mène!—lui apparaissaient dans toute leur profonde netteté. Quant à ce mot d'amour, elle ne le comprenait pas, malgré son expérience; mais, avide de s'instruire, elle songea à demander à la jeunesse le mot de l'énigme.

Ce fut alors qu'elle alla, avec sa rente, s'installer dans le quartier des artistes. On sait ce qui se passa, comment elle profita de l'admiration qu'excitait sa beauté exceptionnelle pour en faire une sorte d'enseigne d'amour, comment elle crut trouver en Martial l'homme qui pouvait le plus utilement mettre son génie au service de son avenir... comment enfin elle s'échappa de l'atelier pour aller habiter l'hôtel de sir Lionel Storigan....

Martial lui avait donné la révélation de l'amour insensé, furieux; non qu'elle l'eût éprouvé elle-même, mais parce qu'elle avait pu en suivre en lui les phases, les développements, les abnégations et les désespoirs.

Maintenant elle connaissait sa puissance; elle n'avait plus qu'à diriger cette force qui résidait en elle.