Avoir brisé le coeur de Martial n'était rien; ruiner Storigan valait mieux. Elle eut le dépit de n'y point parvenir: il était trop riche. Elle se vengea en le désespérant; il tenta de se briser la tête d'un coup de pistolet.

Il semblait qu'elle marchât dans la vie précédée de la mort qui lui ouvrait passage.

Dès lors, elle était déjà riche, ayant mis à profit les conseils du vieux notaire, qui était avare.

Chose étrange! cette fille, devenue femme, n'avait pas encore senti une seule fois battre son coeur. Chacun de ses actes était le résultat d'un raisonnement, et tandis que la passion souffrait et criait auprès d'elle, elle écoutait froidement les clameurs désespérées, tout entière au seul but qu'elle se fût fixé: être riche.

Seulement elle commit une imprudence.

N'ayant aucune notion des obligations que la société impose, elle ne fut pas assez hypocrite. Possédée par la passion de lucre qui s'était emparée d'elle, elle se laissa afficher par ses amants, pourvu qu'ils payassent largement ses faveurs, et, en quelques années, elle mérita le surnom hideux qui devait s'attacher à elle comme un stigmate.

Le Ténia! Est-il plus monstrueux symbole de ces êtres qui se rivent aux entrailles de l'humanité, qui dévorent l'être émacié, qui rongent et qui tuent!...

Qui l'aimait mourait.

Elle passait à travers la foule en marchant sur des cadavres, comme ces idoles indiennes dont le char écrase les fanatiques prosternés....

Elle voulut être duchesse: un grand d'Espagne, le duc de Torrès, mit à ses pieds son titre et sa fortune princière; seulement il l'ennuya: elle voulut être veuve, et ne recula pas devant un crime.