[L'ÉPÉE DE DAMOCLÈS]
Au moment où Martial avait fait à madame de Favereye l'aveu de son amour pour Lucie, la marquise avait tressailli. Cette affection vraie, profonde, dont l'accent ne pouvait la tromper, avait fait vibrer les fibres les plus secrètes de son coeur.
Et si elle n'avait pas répondu immédiatement, si elle n'avait pas donné au jeune homme les espérances qui pouvaient combler ses désirs, c'est que, dans sa vie, dans celle de Lucie, dans celle enfin de M. de Favereye, il y avait un mystère qui, ainsi qu'elle l'avait déclaré, ne lui appartenait pas à elle seule.
Certes, il se trouvait dans l'existence de la marquise une certaine anomalie, et pour qui connaissait son amour pour Jacques de Costebelle, les horribles circonstances de sa mort et de l'enlèvement de son enfant, il pouvait paraître singulier qu'elle n'eût point passé sa vie dans la solitude et qu'elle eût en quelque sorte trahi, par une nouvelle union, la mémoire du mort.
Or, ce que nul ne savait, ne pouvait deviner, c'est qu'en réalité Lucie de Favereye n'était pas sa fille.
Et ce qui est le plus bizarre, c'est que Lucie n'était pas non plus la fille de M. de Favereye.
Voici ce qui s'était passé:
Au moment où Jacques de Costebelle, contraint par la parole donnée d'aller présenter sa poitrine aux balles de ses bourreaux, fuyait la masure des gorges d'Ollioules, peut-être se souvient-on qu'il avait remis à Marie de Mauvillers une enveloppe cachetée qu'il lui avait enjoint de n'ouvrir que lorsqu'une année entière se serait écoulée.
Quand Marie de Mauvillers, déjà folle de terreur, en raison de la disparition de son enfant, avait appris la mort de Costebelle, elle avait été en proie à une fièvre délirante qui, pendant de longs mois, avait fait craindre pour sa raison.
Par bonheur pour elle, M. de Mauvillers était trop absorbé par le mandat de répression que lui avait confié le gouvernement de Louis XVIII, pour se préoccuper de l'état de sa fille.