Il y eut un mouvement d'attention. Les yeux de Martial ne quittaient pas le visage d'Armand. Il semblait deviner qu'il allait être parlé de son père.

—Vous n'ignorez pas, messieurs, que j'ai été chargé, il y a quelques années, d'une mission scientifique par une des sociétés les plus justement honorées de notre pays. Déjà des voyageurs, qui avaient parcouru le pays de Siam et de Cambodge, avaient parlé vaguement d'un pays étrange, inexploré, renfermant des richesses architecturales telles que, devant les descriptions faites, on se demandait s'il n'y avait pas là quelque illusion d'optique, quelque mirage, quelque jeu d'imagination.

»Il était parlé de villes entières, de murailles gigantesques, de tours colossales, dont les ruines, défiant le temps, se dressaient orgueilleuses au milieu de forêts où l'homme semblait n'avoir jamais pénétré. Là, des pagodes merveilleuses, couvertes de sculptures par de patients et admirables artistes, projetaient vers le ciel leurs masses immenses... il semblait qu'un peuple de géants eût jadis habité cette terre, et qu'en un jour terrible, un cataclysme se fût abattu sur cet empire et l'eût dépeuplé. C'était à l'extrémité du Cambodge, avec lequel la France commençait à entretenir des relations commerciales. Ce fut dans ce pays merveilleux que devait me diriger ma mission. J'ai d'ailleurs publié, vous le savez, des notes détaillées sur cette région, dont la description réclamerait la plume de nos plus grands poëtes. J'eus le bonheur de retrouver le nom de ce peuple disparu, le peuple des Khmers, dont la puissance a dû, aux siècles passés, faire pâlir celle de toutes les nations environnantes.

»J'avais achevé une première exploration, et je me disposais à revenir en France, pour préparer les éléments d'une seconde expédition. Je revenais seul, me trouvant à peu de distance des villages cambodgiens, et ayant renvoyé mon escorte par une route plus directe.

»Je suivais le cours d'une rivière dont j'avais le dessein d'étudier soigneusement la flore splendide, quand tout à coup j'entendis des cris plaintifs. Ces cris, faibles et ressemblant presque à des vagissements, me frappèrent de surprise, et je hâtai le pas vers le lieu d'où ils me semblaient partir.

»Tout d'abord, je ne vis rien. En vain mes yeux parcouraient les hautes tresses des lianes qui s'entrelaçaient, pendaient du sommet des arbres jusqu'à balayer le sol. En vain, me penchant, je plongeais mon regard dans les profondeurs mystérieuses de ces bois où peut-être—je le croyais alors—nul être humain n'avait pénétré—quand un horrible spectacle me frappa.

»Dans une sorte de clairière, un corps humain était étendu. Un cadavre sans doute. Je me courbai: c'était le corps d'un homme vêtu d'un costume mi-indien, mi-européen; un vieillard dont les traits maigres, ascétiques, révélaient l'origine européenne, française même. Mais—chose épouvantable!—le corps semblait n'être plus qu'une énorme plaie. Il semblait que des bourreaux infatigables se fussent acharnés après cet être faible et sans défense. Des pieux de bois le clouaient au sol par les pieds et les mains; ses vêtements brûlés laissaient voir sur ses membres les traces de profondes blessures. Les chairs étaient fouillées à coups de poignard. Les mains écrasées, déchiquetées, n'avaient plus de forme. Enfin, quand je songe à tout cela, j'ai peur de parler; les yeux crevés ne laissaient au front que deux trous sanguinolents.»

Un cri d'horreur s'échappa de toutes les poitrines.

«Cet homme, le martyr, vivait-il encore?... je ne le savais pas!... mais, en vérité, ce n'était pas lui qui avait crié....

»Car la voix qui avait déjà frappé mon oreille retentissait de nouveau... En proie à une sorte d'exaltation nerveuse, je bondis à travers les lianes et les broussailles... et je vis qu'à cet endroit la rivière, transformée en torrent, s'engouffrait dans une excavation profonde de plus de dix mètres, et à quelques pieds du gouffre, un être humain, un enfant, les mains crispées à une branche qui pliait, poussait les cris qui avaient attiré mon attention....