Le vieillard s'était approché.

Il jeta les yeux sur l'acte qu'on lui présentait. Une légère contraction passa sur son visage. Mais relevant la tête avec énergie:

—Messieurs, dit-il à son tour, je comprends mieux que tout autre l'exquis sentiment de délicatesse auquel a obéi M. de Bernaye en réclamant de vous l'autorisation que vous lui avez si généreusement accordée; mais il ne m'appartient pas, à moi surtout qui crois en la justice, en l'égalité absolue des hommes devant les règles austères du droit, il ne m'appartient pas, dis-je, de me prévaloir du droit que vous avez bien voulu me confier... Il importe, dans cette réunion, où tous tendent vers un même but, but de charité pour les faibles et de châtiment pour les coupables, il importe que les coupables soient tous connus, afin que vous preniez à leur égard telle décision que vous jugerez convenable... Oui, il a existé dans la diplomatie française un misérable qui, dans un but que je ne connais pas encore, a mésusé des droits que la patrie lui avait conférés... qui, sans doute pour aider à quelque opération criminelle, s'est déshonoré sciemment... Cet homme, c'est M. le baron de Silvereal, mon beau-frère!...

La marquise avait poussé un cri.

Ainsi l'homme qui était uni à sa soeur, non content de se vautrer dans toutes les fanges, non content de torturer lâchement celle que la volonté d'un père sans entrailles avait sacrifiée à son ambition, cet homme était un faussaire....

L'émotion avait saisi à la gorge tous ceux qui assistaient à cette scène.

M. de Favereye remit à Armand l'acte qui lui avait été confié.

—Parlez, monsieur de Bernaye, reprit-il. Il faut que nous sachions tout; si profond que soit l'abîme d'infamie dans lequel ces hommes sont tombés, nous devons avoir le courage d'y plonger nos regards.... Après quoi nous ferons justice.

Armand réclama le silence d'un geste:

—S'il subsistait le moindre doute sur l'identité du pseudo-duc de Belen et du banquier Estremoz, nous pourrions hésiter encore à accuser M. de Silvereal, mais les recherches les plus minutieuses, les renseignements les plus positifs ont établi le fait. Et alors, contre M. de Silvereal, en admettant qu'il prétendît affirmer que sa bonne foi a été surprise, s'élève cette charge nouvelle qu'il est resté le compagnon, l'ami, je n'ose dire le complice de celui qui se targuait au milieu de nous d'un nom et d'un titre volés. Quant au véritable duc de Belen, il a été assassiné dans l'Inde... par qui?... c'est ce que nous n'avons pu établir. Mais votre conscience a déjà répondu. Celui-là seul avait intérêt à le frapper qui voulait substituer à sa propre personnalité celle d'un homme qui, explorateur aventureux, avait quitté l'Europe depuis de longues années et sous le nom duquel il était facile de reparaître... Une association s'était donc formée entre Estremoz, devenu duc de Belen, et M. de Silvereal, dans quel but? c'est ce que nous avons ignoré jusqu'ici, c'est ce qu'une circonstance fortuite m'a enfin révélé.