—Il se fit un orage étincelant—qui dura pendant un siècle—et pendant lequel la foudre ne cessa pas de rugir—ni l'éclair de briller—puis la nuit se fit profonde,—le soleil s'étant voilé—pour ne pas voir l'horrible ruine du plus grand peuple de la terre.
—Et quand il osa regarder—les Khmers n'étaient plus qu'une poussière impalpable—que balayait un souffle—les tours, les palais, les villes, les statues colossales, n'étaient plus—que des ruines sur lesquelles couraient les reptiles.
—Les reptiles immondes—transformation dernière des ennemis des Khmers—que Bouddha avait frappés à son tour—parce que—pour avoir écrasé les Khmers—ils s'étaient crus aussi puissants que lui...»
Sous cette forme bizarre, qui rappelait la coupe singulière des poëmes indous, Soëra racontait, d'après la légende transmise de siècle en siècle, la catastrophe effroyable dans laquelle a succombé cet immense empire, qui s'étendait du golfe de Siam aux rives annamites, et dont jusqu'ici les savants les plus érudits, les plus infatigables, n'ont pu retracer l'histoire.
Les ruines énormes, magnifiques et sublimes que, dans ces dernières années, ont étudiées les Mouhot, les Lagrée, les Grandière, ne chantent-elles pas plus haut que les poëmes homériques la gloire et la puissance de cet empire des Khmers, dont les vestiges frappent d'une admiration épouvantée les hardis explorateurs qui ont pénétré jusqu'aux ruines d'Ang-Kor-Wat.
Le fait auquel Soëra faisait allusion, en parlant de l'improbité du roi Lépreux, était celui-ci:
Le roi, atteint d'un mal que nul ne pouvait guérir, s'était adressé en vain à tous les savants de son empire.
Seul, raconte M. Henri Mouhot, un brahmane illustre, drogui ou fakir, osa entreprendre cette cure. Il croyait fermement aux effets de l'hydropathie, mais il préférait que le liquide fût à l'état d'ébullition, et proposa à son client royal de la plonger dans un bain bouillant.
Le roi exprima le désir de voir l'expérience s'accomplir tout d'abord sur un autre personnage que lui-même; mais comme nul ne consentait à se prêter à cette épreuve—dangereuse, il faut en convenir—le roi—contraignit le fakir à l'expérimenter lui-même.
—J'y consens, répliqua le brahmane, si Votre Majesté veut me promettre solennellement de jeter sur moi une certaine poudre que je vais lui laisser.