Soëra reprit:
«Aux temps qui sont tombés dans la nuit—ensevelis dans le passé—mes pères étaient puissants—ils s'appelaient les Khmers—et l'immense royaume était Kmerdom.
—Par milliers et par milliers se comptaient nos guerriers—par milliers les géants d'or qui veillaient—aux portes des villes colossales—par milliers et par milliers les serviteurs du grand Bouddha—dont les trente-deux beautés éclatent comme un rayonnement.
—Les nagas (serpents) étaient domptés—tous tremblaient devant l'épée dont nul n'avait triomphé—et sur les hautes montagnes les pagodes gigantesques—portaient au séjour de Vichnou—les prières du peuple innombrable.
—Le roi Lépreux fut coupable—parce qu'il manqua à sa parole—ayant promis la vie à un brahmane—savant entre tous—il le tua.
—La terre trembla—des colonnes de soufre ardent sortirent des entrailles du sol.—La grande statue de Bouddha roula de son socle dans le lac profond—et les ennemis des Khmers—pour venger le dieu—se jetèrent sur Ang-Kor la puissante.
—Qui chancela sur sa base énorme.—L'univers s'acharna contre Ang-Kor.—Les astres tombèrent et leurs flammes jetèrent l'incendie—les fleuves sortirent de leur lit—prenant colonnes et tours, corps à corps—et les renversant—comme un géant renverse un enfant qui l'a insulté.
—Les montagnes s'écroulèrent—et sous leurs masses des milliers de cadavres furent ensevelis—dont pas un n'eut la face tournée vers l'Orient—ce qui était le châtiment terrible.
—Le vent dispersa les peuples—comme les feuilles des arbres—ils tourbillonnèrent en rhombes d'épouvante—et le frère ne retrouva plus son frère—ni la mère son enfant.
—Seule, la mort les frappait—sans qu'un bras se levât pour les défendre—et, comme des chiens furieux,—les peuples voisins—qui avaient tremblé devant eux—les mordirent quand ils passaient—frappés déjà par les Giangs—ministres de la colère de Bouddha.