Puis, dans cette langue française que de Bernaye lui avait apprise et qu'il prononçait avec un accent guttural des plus singuliers, il commença.
Chacune de ses phrases se martelait en un rhythme monotone. C'était comme une mélopée qui donnait à notre langue la bizarre mélopée des idiomes asiatiques....
(Le lecteur comprendra que nous écartions ou tout au moins que nous atténuions dans ce récit les étrangetés de forme qui, quoique donnant à la parole de Soëra une couleur étrange et exotique, n'en fatigueraient pas moins à la longue son attention.)
«Que le grand Giang protége son serviteur, dit Soëra, que l'arme sacrée, le beurdao[1] frappe Soëra, si de sa bouche un seul mot trahit la vérité!
[Note 1: Vieux sabre que les anciens descendants des rois
Khmers vénèrent comme une relique: Giang signifie esprit, génie.]
»Soëra s'appelle le Vengeur; Soëra a vu son père tomber sous l'arme rouge des assassins; il n'était alors qu'un enfant, et comme il criait au secours, qui n'arrivait pas....
»Ces hommes l'ont saisi et précipité dans le gouffre....
»Mais le dieu d'Ang-Kor veillait, un homme est venu et a sauvé l'enfant; l'enfant est homme aujourd'hui, et il aime son sauveur jusqu'à lui donner, s'il avait faim, son coeur pour se nourrir...»
Disant cela, Soëra regardait Armand, qui d'un signe l'encouragea.
Une émotion indéfinissable serrait toutes les poitrines.