Armand ne protestait pas contre ces paroles insensées; cette exaltation était justifiée. Il ne fallait attendre que du temps le calme et le retour à la raison.
—Leurs noms! s'écriait Martial, vous savez leurs noms!
—Soëra, dit Armand, c'est à toi de parler... tu t'es imposé une longue épreuve... car, messieurs, il faut que vous sachiez tout... Il y a longtemps déjà que Soëra était sur la piste des assassins de son père... il voulait frapper!... j'ai arrêté son bras et il m'a obéi, car Soëra est de ceux qui respectent l'homme à qui ils doivent la vie... Depuis le jour où une terrible révélation s'est faite à lui, il s'est renfermé dans la solitude et le silence, suppliant le dieu de ses pères d'éclairer sa conscience... demandant—ce sont ses propres expressions—au mort le droit de parler... Il y a trois jours, Soëra est venu à moi et m'a tout révélé... J'ai vérifié ses affirmations... elles étaient justes, et, cette fois encore, il a consenti, sur ma demande, à ajourner ses projets de vengeance.
—Mais maintenant nous frapperons, nous les tuerons, n'est-ce pas? s'écria Martial saisissant la main de Soëra.
Le fils de l'Eni le regarda; un sourire éclaira son visage, sourire effrayant de haine et de force sauvage, et lui rendant son étreinte:
—Frère, la mort attend... elle viendra à notre appel!
—Avant tout, dit Armand, j'ai voulu que le Club des Morts connût dans tous ses détails cette lamentable aventure. Ce que vous déciderez, messieurs, sera exécuté. Soëra, parle maintenant.
C'était un moment solennel. Tous comprenaient que l'heure allait sonner où allait se déchirer le voile qui recouvrait tant de mystères.
Soëra, ayant échangé une dernière étreinte avec Martial, s'était venu placer au milieu de la large salle, où se trouvaient réunis les membres du Club des Morts.
Là, il se prosterna, et, par trois fois, frappa le sol de son front en étendant les bras vers l'Orient.