—Eni était un homme et Eni mourait—mais il transmettait à son successeur le secret qu'il avait gardé.—Les derniers Khmers lui étaient soumis—et, des extrémités de la terre—ils obéissaient à ses ordres—et, devant lui—les souverains de Siam s'inclinaient—lui envoyant chaque année des tributs.
—Eni succédait à Eni gardant le trésor—et le sabre sacré—que doit ceindre un jour le roi des Khmers—alors que Bouddha—d'un signe de sa tête—lui aura donné l'ordre de marcher en avant.
—Le dernier Eni était mon père.—Il vivait seul dans les forêts—et, silencieux—il attendait l'ordre de Bouddha.
—Par sa science divine—il sut que des entreprises criminelles—s'ourdissaient dans l'ombre contre lui.—Il traversa les mers—et vint en France pour parler au roi de la science.—Il resta longtemps dans les villes, et quand il revint, un vieillard l'accompagnait.
—Mon père! s'écria Martial.
—Oui, c'était ton père, reprit Soëra—car les traits de son visage étaient—malgré l'âge—semblables aux tiens.—Eni me dit: Fils, j'ai confié à la terre française le secret éternel de la puissance des Khmers.—Au jour de ma mort—je te dirai tout, et tu continueras mon oeuvre.
—Lui et le vieillard s'aimaient—longtemps je les ai vus tous deux—marchant solennels à travers les ruines, qu'ils interrogeaient et qui leur répondaient—mais à eux seuls—car nulle voix ne parvenait jusqu'à nous.
—Une nuit, comme ils dormaient tous deux sous leur hutte de feuillage—il se fit un grand bruit—et des hommes se jetèrent sur mon père—mon père fut frappé le premier—une balle lui traversa le coeur—et sans un cri—sans avoir pu prononcer un seul mot—il roula sur la terre rougie.
—Puis les deux assassins—saisirent le vieillard et le torturèrent—voulant qu'il trahit le secret des Khmers.—Horrible! le vieillard poussait des hurlements de douleur—mais il ne parlait pas.
—Enfant, j'essayai de le défendre—j'étais faible et ne pouvais rien—un des hommes me saisit—et me précipita dans le gouffre—croyant que j'allais mourir.