—Les cris du vieillard s'éteignirent dans un râle effrayant—et moi, accroché aux lianes—je regardais le flot—qui tourbillonnait autour de moi. Je ne voulais pas mourir.—Je luttai longtemps, si longtemps, que le soleil monta à l'horizon!...

—Je gémissais et j'appelais.—Un homme vint qui entendit mes cris de désespoir—et me sauva.—Mais j'étais épuisé—le génie de la souffrance s'accroupit sur ma poitrine—et sur mon front...—Je dormis longtemps sur le bord de la mort.

—Quand je revins à moi—j'étais sur un navire.—L'homme généreux qui m'avait sauvé—m'emmenait dans son pays.—Depuis, je ne l'ai plus quitté.—Mais le jour de la vengeance est venu—parce que j'ai retrouvé les assassins de mon père—et que celui qui est mort—crie vers moi qui suis son fils.

—Et que le vieillard t'appelle—toi aussi, pour que tu punisses—ceux qui ont brisé son corps—brûlé ses membres, et qui l'ont tué!...—Frère, donne-moi ta main, et—reçois mon serment.—Vengeance! vengeance!...»

En prononçant ces derniers mots, Soëra s'était dressé, et, livide, il semblait une de ces créations étranges qui veillent à l'entrée des pagodes indiennes.

Tous étaient haletants.

—Vous avez entendu, dit Armand. Eh bien! il me reste à vous dire quels furent ces assassins. L'un d'eux se nommait le duc de Belen, l'autre le baron de Silvereal. Comment avaient-ils surpris le secret de l'Eni? Quel traître les avait lancés sur cette piste! je l'ignore, et sans doute nous ne le saurons jamais. Un jour, Soëra a entendu la voix du duc;—c'était à ce dernier bal où le baron de Silvereal avait conduit sa femme et Lucie de Favereye—il voulait s'élancer, frapper. Je pus m'opposer à son dessein; mais, en m'obéissant, Soëra refusa tout d'abord de parler. Il voulait demander à ses dieux s'il pouvait me confier le secret de cette épouvantable tragédie. Il passa quarante jours et les nuits dans la prière. Il y a trois jours, il est venu à moi et m'a tout dit. Ensemble, nous sommes allés épier de Belen. Il l'a vu, et, cette fois, le doute n'a plus subsisté. Puis il a vu Silvereal et me l'a désigné comme complice du crime.

»Voilà ce que j'avais à vous dire. Un grand forfait a été commis, il faut qu'il soit puni. A vous maintenant de prendre une décision. Soëra s'est engagé à nous obéir.»

Soëra s'était agenouillé devant Armand et lui avait pris la main.

—Je tiendrai mon serment, car je te dois la vie; ce que tu ordonneras, je le ferai.