Il avait suivi les quais et se trouvait en face du jardin des Tuileries. Par la grille largement ouverte entraient à chaque instant des mères tenant par la main des enfants qui sautillaient en poussant de petits cris joyeux. Il s'appuya contre le soubassement pour les voir passer.
Il y avait aussi des jeunes filles, fraîches et roses, qui baissaient les yeux lorsque quelque élégant les fixait d'un regard admirateur.
Et Jacques songeait à ces deux jeunes filles qu'il avait rencontrées tout à l'heure en si étranges circonstances. Comme elles étaient jolies!... L'une d'elles l'avait surtout frappé. C'était Pauline de Saussay. Songeant à elle, il sentait son coeur battre plus vite....
—Ce sera en mourant mon dernier souvenir! dit-il.
En mourant! Il s'interrogea encore une fois et se dit qu'il était bien décidé. Il fallait avant tout se procurer une arme. Il alla dans la rue Royale et acheta une paire de pistolets, qu'il fit charger devant lui. Il donna son nom: le comte de Cherlux! Il éprouvait je ne sais quelle satisfaction ironique à répéter ce nom qui allait tout à l'heure disparaître avec lui....
Puis, glissant les armes dans ses poches, il se dirigea vers le bois de Boulogne: c'était alors le rendez-vous légendaire des suicidés. Des massifs épais et sauvages n'avaient pas encore été percés à jour par les avenues rectes des embellisseurs. C'était encore la nature, avec son imprévu et sa solitude. On y était bien pour se battre ou pour mourir. Pas un des bruits de Paris n'arrivait jusqu'à vous. En face du ciel, au bruissement des branches qui craquaient sous le vent, on appuyait le doigt sur la détente... et le lendemain, un garde ramassait le cadavre. Tout était dit.
Aujourd'hui, qui veut se tuer n'a plus ses aises. Les allures du désespéré sont soigneusement notées par les sergents de ville qui le voient passer; un garde suit à distance quiconque est pâle et jette devant soi ce regard vague qui cherche à deviner la mort à travers les dernières sensations de la vie... et le bras qui dirige l'arme contre la poitrine ou le crâne est souvent arrêté avant que l'oeuvre soit accomplie.
Et puis, il faut suivre l'homme de la loi chez le commissaire de police, donner son nom, des explications, entendre les admonestations du magistrat qui vous adjure de renoncer à votre projet. Il ne vous laisse partir qu'après vous avoir arraché la promesse de ne plus attenter à vos jours.
C'est à dégoûter du suicide.
La civilisation traque l'homme dans sa vie. Au sommet des colonnes, elle élève des grilles qui arrêtent l'élan; sur le fleuve, les mariniers se jettent à la nage au premier choc de l'eau qui rebondit sous votre corps....