De bons amis à moi, Auguste Cain, célèbre sculpteur animalier, et sa chère femme, m'avaient été généreusement utiles dans de grandes circonstances, et j'étais ravi d'applaudir le premier ouvrage dramatique de leur fils, Henri Cain. Son succès de la Vivandière s'affirmait de plus en plus. La musique de cet ouvrage, en trois actes, fut le chant du cygne du génial Benjamin Godard. Ah! le cher grand musicien, qui fut un vrai poète dès son enfance, aux premières mesures qu'il écrivit! Qui ne se souvient de ce chef-d'œuvre: le Tasse?
Un jour que je me promenais dans les jardins du sombre palais des ducs d'Este, à Ferrare, je cueillis une branche de lauriers-roses en fleurs, et je l'envoyai à mon ami. Mon souvenir rappelait l'incomparable duo du premier acte du Tasse.
Pendant l'été 1893, j'étais allé avec ma femme m'installer à Avignon. La Ville des Papes, la «terre papale», ainsi que disait Rabelais, devait m'attirer presque autant que l'avait fait la Rome antique, cette autre cité des papes.
Nous habitions l'excellent Hôtel de l'Europe, place Crillon. Nos hôtes, M. et Mme Ville, de bien dignes et obligeantes personnes, furent pleins d'attentions pour nous. Cela m'était fort nécessaire, car j'avais besoin de tranquillité, écrivant alors la Navarraise, l'acte que m'avaient confié Jules Claretie et mon nouveau collaborateur, Henri Cain.
Tous les soirs, à cinq heures, nos hôtes, qui, avec un soin jaloux, avaient défendu ma porte pendant la journée, nous faisaient servir un lunch délicieux, autour duquel se réunissaient mes amis félibres et, parmi eux, l'un des premiers et des plus chers, Félix Gras.
Un jour, nous décidâmes d'aller rendre visite à Frédéric Mistral, qui, immortel poète de la Provence, prit une part si large à la renaissance de l'idiome poétique du Midi.
Il nous reçut, ainsi que Mme Mistral, dans sa demeure de Maillane, que sa présence idéalisait. Comme, avec cette science de la forme, il montrait bien, quand il nous parlait, qu'il possédait ces connaissances générales qui font le grand écrivain et doublent le poète d'un artiste! En le voyant, nous nous rappelions cette Belle d'août, poétique légende, pleine de larmes et de terreurs, puis cette grande épopée de Mireille, et tant d'autres œuvres encore qui l'ont rendu célèbre.
Oui, par l'allure, par la vigueur de cette belle stature, on sent bien en lui un enfant de la campagne, mais il est gentilhomme fermier, gentleman farmer, comme disent les Anglais; il n'est pas, pour cela, plus paysan, comme il l'écrivit à Lamartine, que Paul-Louis Courier, le brillant et spirituel pamphlétaire, ne fut vigneron.
Nous revînmes à Avignon, pénétrés du charme indicible et si enveloppant des heures que nous avions passées dans la maison de cet illustre et grand poète.
L'hiver qui suivit fut entièrement consacré aux répétitions de Thaïs, à l'Opéra. Je dis à l'Opéra, et, pourtant, j'avais écrit l'ouvrage pour l'Opéra-Comique, auquel appartenait Sanderson. Elle y triomphait dans Manon, trois fois par semaine.