CHAPITRE XX
MILAN-LONDRES-BAYREUTH

Je regrette d'autant plus d'avoir abandonné les voyages, pour lesquels il semble que je sois devenu paresseux, que mes séjours à Milan furent toujours délicieux, j'allais dire adorables, grâce au très aimable Édouard Sonzogno, qui ne cessa de m'entourer des attentions les plus délicates et les plus affectueuses.

Oh! ces exquises réceptions, ces dîners d'un raffinement si parfait, du bel hôtel du 11 de la via Goito! Que de rires, que de gais propos, que d'heures vraiment enchanteresses je passai là, avec mes confrères italiens, invités aux mêmes agapes que moi, chez le plus gracieux des amphitryons: Umberto Giordano, Cilea et tant d'autres.

J'avais, dans cette grande cité, d'excellents amis, également illustres, tels Mascagni, Leoncavallo que je connus autrefois et eus comme amis à Paris, mais alors ils ne se doutaient pas de la magnifique situation qu'ils devaient se créer un jour au théâtre.

A Milan, je fus aussi invité à sa table par mon ancien ami et éditeur Giulio Ricordi. J'éprouvai une émotion si sincère à me retrouver au sein de cette famille Ricordi à laquelle me rattachent tant de charmants souvenirs! Inutile d'ajouter que nous bûmes à la santé de l'illustre Puccini.

J'ai gardé de mes séjours à Milan la souvenance d'y avoir assisté aux débuts de Caruso. Ce ténor, devenu fameux, était bien modeste alors; et, quand je le revis un an après, enveloppé d'une ample fourrure, il était évident que le chiffre de ses appointements avait dû monter crescendo! Certes, je ne lui enviais pas, en le voyant ainsi, ni sa brillante fortune, ni son incontestable talent, mais je regrettais de ne pouvoir, surtout cet hiver-là, endosser sa riche et chaude houppelande!... Il neigeait, en effet, à Milan, à gros et interminables flocons. L'hiver était rigoureux; il me souvient même que je n'eus pas trop du pain de mon déjeuner pour satisfaire l'appétit d'une trentaine de pigeons qui, tout grelottants, tremblants de froid, étaient venus chercher un abri sur mon balcon. Pauvres chères petites bêtes, pour lesquelles je regrettais de ne pouvoir faire davantage! Et, involontairement, je pensais à leurs sœurs de la place Saint-Marc, si jolies, si familières, qui devaient être aussi frileuses qu'elles, en cet instant.

J'ai à m'accuser d'une grosse et bien innocente plaisanterie que je fis à un dîner chez l'éditeur Sonzogno. Nul n'ignorait les rapports tendus qui régnaient entre lui et Ricordi. Je me glissai donc, ce jour-là, dans la salle à manger, avant qu'aucun des convives n'y eût pénétré, et je posai sous la serviette de Sonzogno une bombe Orsini, d'une vérité d'apparence étonnante, que j'avais achetée—qu'on se rassure, elle était en carton—chez un confiseur. A côté de ce bien inoffensif explosif, j'avais placé la carte de Ricordi. Cette plaisanterie obtint un succès peu ordinaire. Les dîneurs en rirent tant et tant, que, pendant tout le repas, il ne fut pas question d'autre chose, si bien même que l'on ne songea que médiocrement au menu, et cependant l'on sait s'il devait être succulent, comme tous ceux, d'ailleurs, auxquels on était appelé à faire honneur dans cette opulente maison!

En Italie, toujours, j'eus la fortune glorieuse d'avoir pour interprète de Sapho la Bellincioni, la «Duse» de la tragédie lyrique. En 1911, elle poursuivait, à l'Opéra de Paris, le cours de sa triomphale carrière.