J'ai parlé de la Cavalieri comme devant créer Thaïs à Milan. Sonzogno m'engagea vivement à lui faire voir le rôle avant mon départ. J'ai à me souvenir du succès considérable qu'elle obtint dans cet ouvrage, al teatro lirico de Milan. Sa beauté, sa plastique admirable, sa voix chaude et colorée, ses élans passionnés, empoignèrent le public qui la porta aux nues.
Elle m'invita à un déjeuner d'adieux qui eut lieu à l'«hôtel de Milan». Le couvert fleuri était dressé dans un grand salon attenant à la chambre à coucher où Verdi était décédé deux ans auparavant. Cette chambre était demeurée telle que l'avait habitée l'illustre compositeur. Le piano à queue du grand maître était encore là, et, sur la table dont il se servait, se trouvaient l'encrier, la plume et le papier buvard encore imprégné des notes qu'il avait tracées. La chemise empesée, la dernière qu'il eût portée, était là, accrochée à la muraille, et l'on pouvait distinguer la forme du corps qu'elle dessinait!... Un détail qui me froisse et que la curiosité avide des étrangers peut seule expliquer, c'est que des morceaux de ce linge avaient été audacieusement coupés et emportés comme des reliques.
Verdi! C'est toute l'Italie victorieuse, de Victor-Emmanuel II jusqu'à nos jours. Bellini, lui, c'est l'image de l'Italie malheureuse sous le joug d'autrefois!
Peu après la mort, en 1835, de Bellini, l'inoubliable auteur de la Somnanbula et de la Norma, Verdi, l'immortel créateur de tant de chefs-d'œuvre, entrait en scène et ne devait cesser de produire avec une rare fécondité ses merveilleux ouvrages, toujours au répertoire de tous les théâtres du monde.
Deux semaines environ avant la mort de Verdi, je trouvai à mon hôtel la carte de ce grand homme, avec ses affections et ses vœux.
Camille Bellaigue, dans une remarquable étude sur Verdi, consacre à ce maître admirable ces paroles aussi justes qu'elles sont belles.
«...Il mourut le 27 janvier 1901, dans sa quatre-vingt-huitième année. Avec lui la musique a perdu quelque chose de sa force, de sa lumière et de sa joie. A l'équilibre, au «concert» européen, il manque désormais une grande voix, une voix nécessaire. Une fleur éclatante est tombée de la couronne du génie latin. Je ne puis songer à Verdi, sans me rappeler cette parole fameuse de Nietzsche, revenu du wagnérisme et même retourné contre lui: «Il faut méditerraniser la musique.» Non pas certes la musique tout entière. Mais aujourd'hui qu'a disparu le vieux maître, l'hôte glorieux de ce palais Doria, d'où son regard profond s'étendait chaque hiver sur l'azur de la mer ligurienne, on peut se demander qui viendra sauver dans la musique les droits et l'influence de la Méditerranée.»
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Pour ajouter encore à mes souvenirs de Thaïs, je rappellerai ces deux lettres qui devaient me toucher si vivement:
«1er août 1892.