Ne rien faire absolument, me livrer tout entier, si doux qu'il pût être, au dolce farniente, n'était point possible! Je cherchai donc et je trouvai une occupation qui ne pouvait fatiguer ni mon esprit ni mon cœur.

Je vous ai dit, mes chers enfants, qu'au mois de mai 1891, lors de la disparition de la maison Hartmann, j'avais confié à un ami les partitions de Werther et d'Amadis. Je n'ai à parler, maintenant, que d'Amadis. J'allai donc trouver mon ami qui m'ouvrit son coffre-fort, non pour en tirer des billets de banque, mais pour en extraire sept cents pages (brouillon d'orchestre), qui formaient la partition d'Amadis, composée fin de l'année 1889 et année 1890. Il y avait donc vingt et un ans que cet ouvrage attendait dans le silence.

Amadis! Quel joli poème j'avais là! Quel aspect vraiment nouveau! Quelle poétique et touchante allure avait ce Chevalier du lys, resté le type des amants constants et respectueux! Quel enchantement dans ces situations! Quelle attachante résurrection, enfin, que celle de ces nobles héros de la chevalerie du moyen âge, de ces preux, si vaillants et si braves!

Je retirai donc cette partition du coffre et y laissai un quatuor et deux chœurs pour voix d'hommes. Amadis devait être mon travail de l'été. J'en commençai allégrement la copie à Paris et allai la continuer à Égreville.

Malgré ce travail facile et qui me semblait un si lénitif et si parfait calmant au malaise que je ressentais, je me trouvais véritablement très souffrant et je me disais que j'avais bien fait de renoncer à composer, me sachant dans un état de santé si précaire.

J'arrivai à Paris pour consulter mon médecin. Il m'ausculta, puis, ne me cachant pas ce que lui avait révélé son diagnostic: «Vous êtes très malade!» me fit-il. «Comment? lui dis-je, c'est impossible! Je copiais encore lorsque vous êtes venu!»

«Vous êtes très gravement malade!» insista-t-il.

Le lendemain matin, médecins et chirurgien m'obligeaient à quitter mon cher et doux foyer, ma chambre tant aimée.

Une ambulance automobile m'emporta à la maison de santé de la rue de La Chaise. Ce m'était une consolation. Je ne quittais pas mon quartier. Je fus inscrit sur le registre de la maison sous un nom d'emprunt, les médecins ayant craint les interviews, bien aimables d'ailleurs, qu'on m'aurait demandées et qu'il m'était tout à fait défendu d'accorder dans ces moments-là.

Le lit dans lequel je m'étendis était placé, par une toute gracieuse attention, au milieu de la plus belle chambre de l'établissement, dite le salon Borghèse. J'en fus ému.