Mais le sculpteur?
On met devant lui un bloc de pierre, et de cette pierre inerte on lui demande de tirer de la vie: «Va, mon bonhomme, voici un ciseau, rogne et taille tout à ton aise. De cet obscur caillou, fais de la lumière; de ce quartier de roc, de la tendresse; de ce poids lourd, de la légèreté. De la glaise humide et grise, que les fleurs éclosent et que les dentelles se déroulent! Va, échauffe ce marbre glacé. Crée et multiplie.»
Et voici le Cavalier romain qui se dresse hautain sur son cheval de guerre, comme un maître du monde, voici Louis d'Orléans, d'élégante allure, qui passe sur son destrier, galant, et Napoléon, vainqueur, dans sa grande redingote grise sur sa fine jument blanche, et tant d'autres écuyers de tout temps,—tout un carrousel! C'est la lutte sauvage de l'ours contre l'homme du premier âge, ce sont les Chevaux marins, crinière au vent, et leurs amis les Dauphins, clowns de l'Océan, qui prennent leurs ébats dans les eaux paisibles de la Fontaine du Luxembourg, l'Éléphant pesant du Trocadéro, la trompe en bataille, et le faune étalé qui, du bout de ses baguettes malicieuses taquine de jeunes ours, le Rétiaire portant ses filets qui descend dans l'arène, le Saint Grégoire de Tours, le Centaure Térée avec l'enfant dans les bras, les Chiens courants si ardents dans leur poursuite et le Gorille enlevant une femme, chef-d'œuvre tragique où l'on ne sait quoi plus admirer ou de la puissante musculature de l'horrible bête ou de la grâce pâmée de la belle victime aux chairs souples et palpitantes; c'est encore la Jeanne d'Arc si menue sur son gros cheval de labours, mais dont la foi rayonne et qui porte si fièrement l'étendard de France. C'est toute l'œuvre de Frémiet enfin qui sort resplendissante du néant de la pierre.
Ah! cette pierre, qu'il l'a aimée et caressée! Comme il a su la faire parler! Aujourd'hui qu'il dort son dernier sommeil, encore tout entouré d'elle, elle s'attendrira sans doute, comme s'il était là toujours pour l'émouvoir, et trouvera, dans l'obscur tombeau, des pleurs humides pour son vieil adorateur.
Et je vous le disais tout à l'heure, messieurs, cette œuvre si abondante et si diverse fut enfantée dans la joie. Jusqu'au dernier jour, haut, svelte, rapide, il a passé dans la vie, le sourire aux lèvres et fredonnant volontiers quelque alerte refrain. Car il aimait la musique et ne craignit pas de confier l'une de ses filles chéries à un de vos plus chers confrères, oui, messieurs, au compositeur Gabriel Fauré lui-même, ici présent. Ah! quel bonheur d'avoir un gendre et des petits-enfants à choyer, à dorloter, de petites âmes à modeler! Mais voilà, les enfants grandissent si vite! Ils veulent devenir à leur tour des artistes, comme papa et grand-papa. Attendons-nous à une nouvelle lignée de Fauré-Frémiet. Événement inéluctable.
Une des dernières fois que nous vîmes Frémiet tout court, c'était sur un canot, dans les rues de Paris, ce qui n'est pas banal. Il vint ainsi, hardi navigateur, jusqu'aux portes mêmes de l'Institut, lors des inondations. Il en riait, comme un jeune homme qui fait une bonne farce. Pauvre cher et grand ami!
Ce fut aussi un bon compagnon que Charles Lenepveu, d'un large rire épanoui et qui n'engendrait pas la mélancolie, avant que la maladie l'ait trop fortement atteint, sorte de bon géant rabelaisien, tout de franchise et de loyauté, quelque chose comme un chevalier servant de la musique, sans peur et sans reproche.
«Prenez-moi comme je suis», semblait-il dire à tout venant. Et il était beaucoup, plus peut-être encore qu'il ne le pensait en sa modestie. Il ne sera pas possible en effet d'oublier de sitôt sa magnifique carrière de professeur. Il meurt, on peut le dire, sur un lit de lauriers cueillis par ses élèves au dernier concours.
Vous vous rappellerez longtemps, mes jeunes amis, cette dernière visite pieuse que nous avons faite à son chevet, où déjà touché par l'aile de la mort, il eut pour vous, en apprenant la bonne nouvelle, un dernier regard d'affection, une dernière joie. Il souleva sa tête pâlie, et d'une voix qu'il croyait forte: «Nous allons sabler le champagne, mes enfants, murmura-t-il. La coupe en main, célébrons le triomphe.» Pour un instant, votre chère présence l'avait ranimé. Ah! conservez toujours le souvenir respectueux de votre maître et, dans les succès que l'avenir vous réserve gardez-lui sa part légitime.
Mais ce n'est certes pas la seule gloire à laquelle peut prétendre Lenepveu. Il se survivra non seulement dans ses élèves, mais encore dans son œuvre personnelle d'ouvrier d'art probe et souvent inspiré. Ainsi qu'il est arrivé pour beaucoup d'entre vous, sa famille, au début, fit tout pour le détourner d'une voie qu'elle estimait ne devoir le mener à rien et d'une carrière, pour tout dire, si parfaitement inutile. Que serait cette vie pourtant sans ces inutilités qui en sont la fleur et la seule vraie raison peut-être? Voulant briser avec des fantaisies dangereuses, on l'envoie à Paris pour y faire ses études de droit. Nous ne savons trop ce qu'il advint de ses examens à la Faculté, mais, sous le manteau de Cujas et en gardant un profond anonymat, nous le voyons affronter des concours de musique en province, ici et là, pour chaque fois en sortir vainqueur. Et dès lors il ne résiste plus au flot qui l'emporte. De l'École de droit il saute d'un bond au Conservatoire, et de ses grandes jambes il y marche vite, je vous assure. Tous les prix, il les cueille de haute lutte pour finir à la Villa Médicis. A Rome même, il se remet à concourir—c'était sa marotte—pour un prix d'opéra-comique institué par l'État et naturellement—c'était sa manie—le voilà couronné avec sa partition du Florentin, œuvre de jeunesse pleine d'une verve charmante en bien des endroits. Puis ce fut la Messe de Requiem, celle-ci de premier ordre, je ne crains pas de l'affirmer, et qu'on peut mettre à côté des plus célèbres œuvres du genre.