Il eut plus de peine à forcer la porte des théâtres. Pourtant on ne peut oublier les belles pages de Velléda, donnée au théâtre Covent-Garden de Londres avec Adelina Patti pour principale interprète, non plus que celles d'une Jeanne d'Arc, un drame lyrique en trois parties, qui eut la curieuse fortune d'être représenté sous les voûtes mêmes de la cathédrale de Rouen et dont la réussite très vive eut du retentissement.

Lenepveu aimait à raconter la conversation qu'il eut à la suite de ce succès avec notre grand Gounod, qui se plaisait à le féliciter dans les termes hyperboliques et imagés dont il était coutumier: «Ah! cher ami, quelle œuvre! J'en ai été remué jusqu'au tréfonds de mon être intime. Votre piété de musicien est de l'améthyste pure sertie dans de l'or vierge et votre cerveau de penseur recèle des trésors insoupçonnés, des pierres précieuses qui ruissellent pour les seuls élus.» Et Lenepveu de se confondre en remerciements et de «boire du petit-lait», comme il disait: «Ah! mon illustre maître, que je suis confus de vos éloges, que je vous suis reconnaissant d'avoir bien voulu pénétrer en mon œuvre modeste.—Moi? interrompait Gounod, je ne la connais pas, je ne l'ai entendue ni lue.—Mais alors?» répliquait Lenepveu légèrement interloqué. Gounod de mettre alors un doigt mystérieux sur ses lèvres et de laisser tomber ces paroles fatidiques: «Ni vue, ni connue, mais par les effets on devine les causes.» Et le bon Lenepveu de s'esclaffer au souvenir de cette histoire.

Toute cette gaieté n'est plus. Je sais que vous avez du chagrin d'avoir perdu cet excellent camarade. Vous comprendrez donc mon émotion et ma douleur personnelle d'avoir perdu, moi, cet ami très affectionné, auprès duquel j'avais, pour ainsi dire, vécu côte à côte, devisant des mêmes choses, tout le long de la route humaine, et marquant chacun sur le calepin de notre jeunesse laborieuse plus d'heures noires que d'heures blanches.

Heureusement, pour nous musiciens, les blanches valaient deux noires.

De Georges Berger, qui fut l'un des plus aimables et des plus qualifiés parmi nos membres libres, j'ai fait l'éloge mérité dans un précédent discours, et passerai cette fois plus brièvement, car le temps presse et j'entends les violons s'accorder. Véritable gentilhomme d'art, il prit toujours en main notre cause et la servit loyalement, chaque fois qu'il en eut l'occasion. C'est surtout dans les grandes expositions, dont il était l'âme et l'organisateur habile, que nous l'avons rencontré, pour nous faire la place la plus belle. A la Chambre des députés aussi, son éloquence prit souvent et victorieusement la défense de nos intérêts.

Nous garderons longtemps le souvenir de ce galant homme si courtois et si finement disert.

Et voici encore une curieuse figure d'artiste qui disparaît avec sir William Quiller Orchardson, un de nos membres associés.

Il fut peintre de genre et portraitiste très intéressant, comme le sont en général les artistes anglais, chez qui l'on sent un vif souci de la ressemblance cherchée même au delà des traits du modèle et jusque dans son âme intime. Une fois, il s'élève à la grande peinture d'histoire avec son Napoléon sur le «Bellérophon». L'œuvre est restée célèbre, popularisée par la gravure et la photographie.

Aux jours qui précédèrent sa mort, il achevait le portrait de lord Blyth. Se sentant atteint gravement, il dut prendre le lit. C'était la fin et il s'y résignait, quand sa femme, stoïque et courageuse comme une ancienne Romaine, lui demanda s'il ne voulait pas signer sa dernière œuvre. Il se fit alors conduire devant la toile, y mit ses initiales tremblantes, se recoucha et mourut. Belle fin d'artiste!

Mais secouons cette poussière de tombes, et n'attristons pas davantage par des images funèbres cette jeunesse vivante, qui est trop loin de la mort pour y croire et qui attend de nous simplement son viatique pour le voyage à Rome.