—Quel est votre poète?

—Paul Milliet, un homme de beaucoup de talent que j'aime infiniment.

—Moi aussi, je l'aime infiniment: mais... il vous faudrait avec lui... (cherchant le mot)... un carcassier.

—Un carcassier!... répliquai-je, bondissant de stupeur; un carcassier!... Mais quel est cet animal?...

—Un carcassier, ajouta sentencieusement l'éminent directeur, un carcassier est celui qui sait établir, de solide façon, la carcasse d'une pièce et j'ajoute que vous-même, vous n'êtes pas assez carcassier, selon la signification exacte du mot: apportez-moi un autre ouvrage et le théâtre national de l'Opéra vous est ouvert.

...J'avais compris: l'Opéra m'était fermé; et, quelques jours après cette pénible séance, j'appris que depuis longtemps déjà, les décors du Roi de Lahore avaient été rigoureusement remisés au dépôt de la rue Richer,—ce qui signifiait l'abandon final.

Un jour du même été, je me promenais sur le boulevard des Capucines, non loin de la rue Daunou; mon éditeur Georges Hartmann habitait un rez-de-chaussée, au fond de la cour, du numéro 20 de cette rue. Mes pensées étaient terriblement noires... La mine soucieuse et le cœur défaillant, j'allais, déplorant ces décevantes promesses qu'en façon d'eau bénite de cour me donnaient les directeurs... Soudain, je fus salué, puis arrêté, par une personne en laquelle je reconnus M. Calabrési, directeur du Théâtre-Royal de la Monnaie, à Bruxelles.

Je restai interloqué. Allais-je devoir le mettre, lui aussi, dans la collection des directeurs qui me montraient visage de bois?

—Je sais (dit en m'abordant M. Calabrési) que vous avez un grand ouvrage: Hérodiade. Si vous voulez me le donner, je le monte, tout de suite, au Théâtre de la Monnaie.

—Mais vous ne le connaissez pas? lui dis-je.