Mes voyages en Italie, les pérégrinations auxquelles je me livrais pour suivre, sinon pour préparer, les représentations du Roi de Lahore, successivement à Milan, Plaisance, Venise, Pise, et de l'autre côté de l'Adriatique, à Trieste, ne m'empêchaient pas de travailler à la partition d'Hérodiade; elle arriva bientôt à son complet achèvement.
Vous devez, mes chers enfants, être quelque peu surpris de ce vagabondage, alors surtout qu'il est si peu dans mes goûts. Beaucoup de mes élèves, cependant ont suivi mon exemple sur ce point et la raison en est fort compréhensible. Au début d'une carrière comme la nôtre, il y a à donner des indications au chef d'orchestre, au metteur en scène, aux artistes, aux costumiers; le pourquoi et le parce que d'une partition sont souvent à expliquer; et les mouvements, d'après le métronome, sont si peu les véritables!
Depuis longtemps je laisse aller les choses; elles vont d'elles-mêmes. Il est vrai que depuis tant d'années on me connaît, que faire choix, décider où je devrais aller me serait difficile. Par où commencer aussi—ce serait dans mes vœux les plus chers—à aller exprimer, en personne, ma gratitude à tous ces directeurs et à tous ces artistes qui connaissent maintenant mon théâtre? Ils ont pris les devants quant aux indications que j'aurais pu leur donner, et des écarts d'interprétation de leur part sont devenus très rares, beaucoup plus qu'ils ne l'étaient au commencement lorsque directeurs et artistes ignoraient mes volontés et ne pouvaient les prévoir; quand mes ouvrages, enfin, étaient ceux d'un inconnu pour eux.
Je tiens à rappeler, et je le fais avec une sincère émotion, tout ce que j'ai dû, dans les grands théâtres de province, à ces chers directeurs, d'affectueux dévouement à mon égard: Gravière, Saugey, Villefranck, Rachet, et combien d'autres encore, qui ont droit avec mes remerciements, à mes plus reconnaissantes félicitations.
Pendant l'été 1879, je m'étais installé au bord de la mer, à Pourville, près de Dieppe. Mon éditeur Hartmann et mon collaborateur Paul Milliet venaient passer les dimanches avec moi. Quand je dis avec moi, j'abuse des mots et je m'en excuse, car je ne tenais guère compagnie à ces excellents amis. J'étais habitué à travailler de quinze à seize heures par jour; je consacrais six heures au sommeil; mes repas et ma toilette me prenaient le reste du temps. Il faut le constater, ce n'est qu'ainsi, dans l'opiniâtreté du travail poursuivi inlassablement pendant plusieurs années, qu'on peut mettre debout des ouvrages de grande envergure.
Alexandre Dumas fils, dont j'étais le modeste confrère à l'Institut depuis un an, habitait une superbe propriété à Puys, près de Dieppe. Ce voisinage me procurait souvent de bien douces satisfactions. Je n'étais jamais si heureux que lorsqu'il venait me chercher en voiture, à sept heures du soir, pour aller dîner chez lui. Il m'en ramenait à neuf heures pour ne pas prendre mon temps. C'était un repos affectueux qu'il désirait pour moi, repos exquis et tout délicieux en effet, car on peut deviner quel régal me valait la conversation d'allure si vivante, si étincelante, du célèbre académicien.
Combien je l'enviais alors pour ces joies artistiques qu'il goûtait et que j'ai connues plus tard, moi aussi! Il recevait et gardait chez lui ses grands interprêtes et leur faisait travailler leurs rôles. A ce moment c'était la superbe comédienne, Mme Pasca, qui était son hôte.
Au commencement de 1881, la partition d'Hérodiade était terminée. Hartmann et Paul Milliet me conseillèrent d'en informer la direction de l'Opéra. Les trois années que j'avais données à Hérodiade n'avaient été qu'une joie ininterrompue pour moi. Elles devaient connaître un dévouement inoubliable et bien inattendu.
Malgré la répulsion que j'ai toujours éprouvée à frapper à la porte d'un théâtre, il fallait bien pourtant me décider à parler de cet ouvrage, et j'allai à l'Opéra, ayant une audience de M. Vaucorbeil, alors directeur de l'Académie nationale de musique. Voici l'entretien que j'eus l'honneur d'avoir avec lui.
—Mon cher directeur, puisque l'Opéra a été un peu ma maison avec le Roi de Lahore me permettez-vous de vous parler d'un nouvel ouvrage Hérodiade?