Quelle est cette éducation? Leur apologiste, le jésuite Cerutti le dit assez nettement (Apologie, p. 330): «De même qu'on emmaillote les membres de l'enfant dès le berceau, pour leur donner une juste proportion, il faut, dès sa première jeunesse EMMAILLOTER, pour ainsi dire, sa volonté, pour qu'elle conserve dans tout le reste de sa vie une heureuse et salutaire souplesse.»
Si l'on pouvait croire qu'une faculté emmaillotée longtemps puisse jamais devenir active, il suffirait de rapprocher de cette expression doucereuse le mot plus franc qu'ils n'ont pas craint d'écrire dans leur règle, et qui indique fort bien le genre d'obéissance qu'ils demandent et ce que l'homme sera dans leurs mains: Comme un bâton, comme un cadavre.
Mais diront-ils: «Si la volonté seule est annulée, et que les autres facultés y gagnent, n'y a-t-il pas compensation?»
Prouvez qu'elles ont gagné; prouvez que l'esprit et l'intelligence peuvent vivre en l'homme, avec une volonté morte... Où sont vos illustres depuis trois cents ans?...
Quand même un côté de l'homme devrait profiter de l'affaiblissement de l'autre côté, qui donc a droit de pratiquer de telles opérations, par exemple de crever l'œil gauche, sous prétexte que l'œil droit en aura la vue plus nette?
Je sais que les éleveurs anglais ont trouvé l'art de faire d'étranges spécialités, des moutons qui ne sont que suif, des bœufs qui ne sont que viande, d'élégants squelettes de chevaux pour gagner des prix; et pour monter ces chevaux, il leur a fallu des nains, tristes créatures à qui on défend de grandir.
N'est-ce pas une chose impie d'appliquer à l'âme cet art choquant de faire des monstres, de lui dire: «Tu garderas telle faculté, et tu sacrifieras telle autre; nous te laisserons la mémoire, le sens des petites choses, telle pratique d'affaire et de ruse; nous t'ôterons ce qui fait ton essence, ce qui est toi-même, la volonté, la liberté!.. en sorte qu'ainsi inutile, tu vives encore, comme instrument, et que tu ne t'appartiennes plus...»
Pour faire ces choses monstrueuses, il faut un art monstrueux.
L'art de tenir les hommes ensemble et pourtant dans l'isolement, unis pour l'action, désunis de cœur, concourant au même but, tout en se faisant la guerre.
Pour obtenir cet état d'isolement dans la société même, il faut d'abord laisser les membres inférieurs dans l'ignorance parfaite de ce qu'on leur révélera aux degrés supérieurs (Reg. comm. XXVII), de sorte qu'ils aillent à l'aveugle d'un degré à l'autre et comme s'ils montaient dans la nuit[23].