A voir ces ménagements si habiles, si délicats, cette crainte de blesser, ce désir de conserver, ce tendre respect de l'existence, qui méconnaîtrait la main maternelle?

La grande mère, la grande nourrice est comme toutes les mères; elle craint d'être trop forte; elle entoure et ne serre pas; elle influe, ne force pas; elle donne toujours et toujours, mais doucement, peu à la fois... de sorte que le nourrisson, quel qu'il soit, ne reste pas longtemps passif, qu'il s'aide lui-même et que selon son espèce, il ait aussi son action.

Le miracle éternel du monde, c'est que la force infinie, loin d'étouffer la faiblesse, veut qu'elle devienne une force. La Toute-puissance semble trouver une félicité divine à créer, encourager la vie, l'action, la liberté. (Rumeurs, violents dialogues, longue interruption.)

L'éducation n'a pas d'autre but que d'imiter, dans la culture de l'homme, cette conduite de la Providence. Ce que l'éducation se propose, c'est de développer une créature libre, qui puisse elle-même agir et créer.

Dans l'éducation désintéressée et tendre qu'ils donnent à leur enfant, les parents ne veulent rien pour eux, mais tout pour lui, qu'il grandisse harmoniquement dans toutes ses facultés, dans la plénitude de ses puissances, que peu à peu il devienne fort, qu'il soit homme et les remplace.

Ils veulent avant tout que l'enfant développe son activité, quand même ils devraient en souffrir.. Si le père fait de l'escrime avec lui, il lui donne avantage pour l'enhardir, il recule, se laisse toucher, ne trouve jamais qu'il frappe assez fort...

La pensée des parents, le but de leurs soins pendant tant d'années, c'est qu'à la longue l'enfant soit en état de se passer d'eux, qu'il puisse les quitter un jour... La mère même se résigne, elle le voit partir, elle l'envoie dans les carrières hasardeuses, dans la marine, à l'armée. Que veut-elle? qu'il revienne homme, bruni du soleil d'Afrique, distingué et admiré, et qu'il se marie alors, qu'il aime une autre plus que sa mère...

Tel est le désintéressement de la famille; tout ce qu'elle demande, c'est de produire un homme libre et fort, qui puisse, s'il le faut, se détacher d'elle.

Les familles artificielles, ou confréries du moyen âge, avaient, dans leur commencement, quelque chose de ce caractère divin de la famille naturelle, le développement harmonique dans la liberté. Les grandes familles monastiques, en eurent une ombre, à leur principe, et c'est alors qu'elles produisirent les grands hommes qui les représentent par devant l'histoire. Elles n'ont été fécondes qu'autant qu'elles laissaient quelque chose au libre développement.

Les seuls Jésuites, institués pour une action violente de politique et de guerre, ont entrepris de faire entrer l'homme tout entier dans cette action. Ils veulent se l'approprier sans réserve, l'employer et le garder, de la naissance à la mort. Ils le prennent par l'éducation, avant que la raison éveillée ne puisse se mettre en défense, ils le dominent par la prédication, et le gouvernent dans ses moindres actes par la direction.