«Origène, écrit-il à Spalatin, avait un enseignement à part pour les femmes; pourquoi Mélanchton n'essaierait-il pas quelque chose de pareil? Il le peut et le doit, car le peuple a faim et soif.»

«Je désirerais fort que Mélanchton prêchât aussi quelque part en public, dans la ville, aux jours de fêtes, dans l'après-dînée, pour tenir lieu de la boisson et du jeu: on s'habituerait ainsi à ramener la liberté, et à la façonner sur le modèle de l'Église antique.

»Car si nous avons rompu avec toutes les lois humaines, et secoué le joug, nous arrêterons-nous à ce que Mélanchton n'est pas oint et rasé, à ce qu'il est marié? Il est véritablement prêtre, et il remplit les fonctions du prêtre, à moins que l'office du prêtre ne soit pas l'enseignement de la parole. Autrement le Christ non plus ne sera pas prêtre, puisqu'il enseigne tantôt dans les synagogues, tantôt sur la barque, tantôt sur le rivage, tantôt sur la montagne. Tout rôle en tout lieu, à toute heure, il l'a rempli sans cesser d'être lui-même.

»Il faudrait que Mélanchton lût au peuple l'Évangile en allemand, comme il a commencé à le lire en latin, afin de devenir ainsi peu-à-peu un évêque allemand, comme il est devenu évêque latin.» (9 septembre.)

Cependant l'Empereur étant occupé de la guerre contre le roi de France, l'Électeur se rassura et il fit donner à Luther un peu plus de liberté. «Je suis allé deux jours à la chasse pour voir un peu ce plaisir γλυκύπικρον (doux-amer) des héros: nous prîmes deux lièvres et quelques pauvres misérables perdreaux; digne occupation d'oisifs. Je théologisais pourtant au milieu des filets et des chiens; autant ce spectacle m'a causé de plaisir, autant ç'a été pour moi un mystère de pitié et de douleur. Qu'est-ce que cela nous représente, sinon le diable avec ses docteurs impies pour chiens, c'est-à-dire les évêques et les théologiens qui chassent ces innocentes bestioles. Je sentais profondément ce triste mystère sur les animaux simples et fidèles.

»En voici un autre plus atroce. Nous avions sauvé un petit lièvre vivant, je l'avais enveloppé dans la manche de ma robe; pendant que j'étais éloigné un instant, les chiens trouvèrent le pauvre lièvre, et, à travers la robe, lui cassèrent la jambe droite, et l'étranglèrent. Ainsi sévissent le pape et Satan pour perdre même les âmes sauvées.

»Enfin, j'en ai assez de la chasse; j'aimerais mieux, je pense, celle où l'on perce de traits et de flèches ours, loups, sangliers, renards, et toute la gent des docteurs impies... Je t'écris cette plaisanterie, afin que tu saches que vous autres courtisans, mangeurs de bêtes, vous serez bêtes à votre tour dans le paradis, où saura bien vous prendre et vous encager, Christ, le grand chasseur. C'est vous qui êtes en jeu, tandis que vous vous jouez à la chasse.» (15 août.)—Du reste, Luther ne se déplaisait pas à Wartbourg; il y avait trouvé un accueil libéral, où il reconnaissait la main de l'Électeur. «Le maître de ce lieu me traite beaucoup mieux que je ne le mérite.» (10 juin.) «Je ne voudrais être à charge à personne. Mais je suis persuadé que je vis ici aux dépens de notre prince; autrement je n'y resterais pas une heure. On sait que s'il faut dépenser l'argent de quelqu'un, c'est celui des princes.» (15 août.)

A la fin du mois de novembre 1521, le désir de revoir et d'encourager ses disciples, lui fit faire une courte excursion à Wittemberg; mais il eut soin que l'Électeur n'en sût rien. «Je lui cache, dit-il à Spalatin, et mon voyage et mon retour. Pour quel motif? c'est ce que tu comprends assez.»

Le motif, c'était le caractère alarmant que prenait la Réforme entre les mains de Carlostad, des théologiens démagogues, des briseurs d'images, anabaptistes et autres, qui commençaient à se produire[a37]. «Nous avons vu le prince de ces prophètes, Claus-Stork, qui marche avec l'air et le costume de ces soldats que nous appelons lanzknecht; il y en avait encore un autre en longue robe, et le docteur Gérard de Cologne. Ce Stork me semble porté par un esprit de légèreté, qui ne lui permet pas de faire grand cas de ses propres opinions. Mais Satan se joue dans ces hommes.» (4 septembre 1522.)

Luther n'attachait pas encore à ce mouvement une grande importance. «Je ne sors pas de ma retraite, écrit-il; je ne bouge pas pour ces prophètes, car ils ne m'émeuvent guère.» (17 janvier 1522.) Il chargea Mélanchton de les éprouver, et c'est alors qu'il lui adressa cette belle lettre (13 janvier 1522): «Si tu veux éprouver leur inspiration, demande s'ils ont ressenti ces angoisses spirituelles et ces naissances divines, ces morts et ces enfers... Si tu n'entends que choses douces et paisibles et dévotes (comme ils disent), quand même ils se diraient ravis au troisième ciel, tu n'approuveras rien de cela. Il y manque le signe du Fils de l'homme, le βάσανος (pierre de touche), l'unique épreuve des chrétiens, la règle qui discerne les esprits. Veux-tu savoir le lieu, le temps et la manière des entretiens divins? écoute: Il a brisé comme le lion tous mes os, etc. J'ai été repoussé de ta face et de tes regards, etc. Mon âme a été remplie de maux, et ma vie a approché de l'enfer. La majesté divine ne parle pas comme ils le prétendent, immédiatement, et de manière que l'homme la voie; non, L'homme ne me verra point, et il vivra. C'est pourquoi elle parle par la bouche des hommes, parce que nous ne pouvons tous supporter sa parole. La Vierge même s'est troublée à la vue de l'ange. Écoutez aussi la plainte de Daniel et de Jérémie: Prenez-moi dans votre jugement, et ne me soyez pas un sujet d'épouvante