(17 janvier 1522.) «Aie soin que notre prince ne teigne pas ses mains du sang de ces nouveaux prophètes.

»C'est par la parole seule qu'il faut combattre, par la parole qu'il faut vaincre, par la parole qu'il faut détruire ce qu'ils ont élevé par la force et la violence.

»... Je ne condamne que par la parole; que celui qui croit, croie et suive; que celui qui ne croit pas, ne croie pas, et qu'on le laisse aller. Il ne faut contraindre aucune personne à la foi ni aux choses de la foi; il faut l'y traîner par la parole. Je condamne les images, mais par la parole, non pour qu'on les brûle, mais pour qu'on n'y mette pas sa confiance.»

Mais il se passait à Wittemberg même des choses qui ne pouvaient permettre à Luther de rester plus long-temps dans son donjon. Il partit sans demander l'agrément de l'Électeur.

On trouve, dans un des historiens de la Réforme, un curieux récit de ce voyage.

«Jean Kessler, jeune théologien de Saint-Gall, se rendant avec un ami à Wittemberg pour y achever ses études, rencontra le soir, dans une auberge située à la porte d'Iéna, Luther habillé en cavalier. Ils ne le connurent point. Le cavalier avait devant lui un petit livre, qui était, comme ils le virent plus tard, le psautier en hébreu. Ils les salua poliment, et les invita à s'asseoir à sa table. Dans la conversation, il leur demanda aussi ce que l'on pensait de Luther en Suisse. Kessler lui répondit que les uns ne savaient comment le célébrer, et remerciaient Dieu de l'avoir envoyé sur la terre pour y relever la vérité, tandis que d'autres, et notamment les prêtres, le condamnaient comme un hérétique qu'on ne pouvait épargner. D'après quelques mots que l'hôtelier dit aux jeunes voyageurs, ils le prirent pour Ulrich de Hutten. Deux marchands arrivèrent; l'un d'eux tira de sa poche et mit à côté de lui un livre de Luther nouvellement imprimé, et qui n'était pas encore relié. Il demanda si les autres l'avaient déjà vu. Luther parla du peu de bonne volonté pour les choses sérieuses, qui se manifestait dans les princes assemblés alors à la diète de Nuremberg. Il exprima aussi l'espoir «que la vérité évangélique porterait plus de fruits dans ceux qui viendraient et qui n'auraient pas encore été empoisonnés par l'erreur papale.» L'un des marchands dit: «Je ne suis pas savant en ces questions; mais, à mon sens, Luther doit être ou un ange du ciel, ou un démon de l'enfer; aussi, je vais employer les derniers dix florins que je me suis ménagés à aller à confesse chez lui.» Cette conversation eut lieu pendant le souper. Luther s'était arrangé d'avance avec l'hôtelier pour payer l'écot de toute la table. Au moment de se retirer, Luther donna la main aux deux Suisses (les marchands étaient allés à leurs affaires), les priant de saluer de sa part, quand ils seraient arrivés à Wittemberg, le docteur Jérôme Schurff, leur compatriote. Ils lui demandèrent comment ils le devaient nommer auprès de celui-ci. «Dites-lui seulement, leur répond-il, que celui qui doit venir le salue; il ne manquera pas de comprendre ces paroles.»

»Les marchands, quand ils apprirent, en revenant dans la chambre, que c'était à Luther qu'ils avaient parlé, furent inconsolables de ne pas l'avoir su plus tôt, de ne pas lui avoir montré plus de respect, et d'avoir dit en sa présence des choses peu sensées. Le lendemain, ils se levèrent exprès de grand matin, pour le trouver encore avant son départ, et lui faire leurs très humbles excuses. Luther ne convint qu'implicitement que c'était lui[r37]

Comme il était en chemin pour se rendre à Wittemberg, il écrivit à l'Électeur qui lui avait défendu de quitter la Wartbourg: «..... Ce n'est pas des hommes que je tiens l'Évangile, mais du ciel, de notre Seigneur Jésus-Christ, et j'aurais bien pu, comme je veux faire dorénavant, m'appeler son serviteur, et prendre le titre d'évangéliste. Si j'ai demandé à être interrogé, ce n'était pas que je doutasse de la bonté de ma cause, mais uniquement par déférence et humilité. Or, comme je vois que cet excès d'humilité ne fait qu'abaisser l'Évangile, et que le diable, si je cède un pouce de terrain, veut occuper toute la place, ma conscience me force d'agir autrement. C'est assez que, pour plaire à votre Grâce électorale, j'aie passé une année dans la retraite. Le diable sait bien que ce n'était pas crainte; il a vu mon cœur quand je suis entré dans Worms. La ville eût-elle été pleine de diables, je m'y serais jeté avec joie.

»Or, le duc Georges ne peut pas même passer pour un diable; et votre Grâce électorale se dira elle-même si ce ne serait pas outrager indignement le Père de toute miséricorde, qui nous commande d'avoir confiance en lui, que de craindre la colère de ce duc. Si Dieu m'appelait à Leipsick, sa capitale, comme il m'appelle à Wittemberg, j'y entrerais quand même (pardonnez-moi cette folie), quand même il pleuvrait des ducs Georges neuf jours durant, et chacun d'eux neuf fois plus furieux. Il prend donc Jésus-Christ pour un homme de paille. Le Seigneur peut bien tolérer cela quelque temps, mais non pas toujours. Je ne cacherai pas non plus à votre Grâce électorale, que j'ai plus d'une fois prié et pleuré pour que Dieu voulût éclairer le duc; je le ferai encore une fois avec ardeur, mais ce sera la dernière. Je supplie aussi votre Grâce de prier elle-même et de faire prier, pour que nous détournions de lui, s'il plaît à Dieu, le terrible jugement qui, chaque jour, hélas! le menace de plus près.

»J'écris ceci pour vous faire savoir que je vais à Wittemberg sous une protection plus haute que celle de l'Électeur; aussi n'ai-je pas l'intention de demander appui à votre Grâce. Je crois même que je la protégerai plus que je ne serai protégé par elle: si je savais qu'elle dût me protéger, je ne viendrais pas. L'épée ne peut rien en ceci; il faut que Dieu agisse, sans que les hommes s'en mêlent. Celui qui a le plus de foi, protégera le plus efficacement; et comme je sens que votre Grâce est encore très faible dans la foi, je ne puis nullement voir en elle celui qui doit me protéger et me sauver.