»Votre Grâce électorale me demande ce qu'elle doit faire en ces circonstances, estimant avoir fait peu jusqu'ici. Je réponds, en toute soumission, que votre Grâce n'a fait que trop, et qu'elle ne devrait rien faire. Dieu ne veut pas de toutes ces inquiétudes, de tout ce mouvement, quand il s'agit de sa cause; il veut qu'on s'en remette à lui seul. Si vôtre Grâce a cette foi, elle trouvera paix et sécurité; sinon, moi du moins, je croirai; et je serai obligé de laisser à votre Grâce les tourmens par lesquels Dieu punit les incrédules. Puis donc que je ne veux pas suivre les exhortations de votre Grâce, elle sera justifiée devant Dieu, si je suis pris ou tué. Devant les hommes, je désire qu'elle agisse comme il suit: qu'elle obéisse à l'autorité en bon électeur, qu'elle laisse régner la Majesté impériale en ses états conformément aux réglemens de l'Empire, et qu'elle se garde d'opposer quelque résistance à la puissance qui voudra me prendre ou me tuer; car personne ne doit briser la puissance ni lui résister, hormis celui qui l'a instituée; autrement, c'est révolte, c'est contre Dieu. J'espère seulement qu'ils auront assez de sens pour reconnaître que votre Grâce électorale est de trop haut lieu pour se faire elle-même mon geôlier. Si elle laisse les portes ouvertes, et qu'elle fasse observer le sauf-conduit, au cas où ils viendront me prendre, elle aura satisfait à l'obéissance. Si, au contraire, ils sont assez déraisonnables pour ordonner à votre Grâce de mettre elle-même la main sur moi, je ferai en sorte qu'elle n'éprouve pour moi nul préjudice de corps, de biens, ni d'âme.
»Je m'expliquerai plus au long une autre fois, s'il en est besoin. J'ai dépêché le présent écrit, de peur que votre Grâce ne fût affligée de la nouvelle de mon arrivée; car, pour être chrétien, je dois consoler tout le monde et n'être préjudiciable à personne.
»Si votre Grâce croyait, elle verrait la magnificence de Dieu; mais comme elle ne croit pas encore, elle n'a encore rien vu. Aimons et glorifions Dieu dans l'éternité. Amen. Écrit à Borna, à côté de mon guide, le mercredi des Cendres 1522. (5 mars.) De votre Grâce électorale le très soumis serviteur. Martin Luther.»
(7 mars). L'Électeur avait fait prier Luther de lui exposer les motifs de son retour à Wittemberg dans une lettre qui pût être montrée à l'Empereur. Dans cette lettre, Luther donne trois motifs: l'église de Wittemberg l'a instamment prié de revenir; deuxièmement, le désordre s'est mis dans son troupeau[a38]; enfin il a voulu empêcher, autant qu'il serait en lui, l'insurrection qu'il regarde comme imminente.
«... Le second motif de mon retour, dit-il, c'est qu'à Wittemberg, pendant mon absence, Satan a pénétré dans ma bergerie, et y a fait des ravages que je ne puis réparer que par ma présence et par ma parole vivante; une lettre n'y aurait rien fait. Ma conscience ne me permettait plus de tarder; je devais négliger non-seulement la grâce ou disgrâce de votre Altesse, mais la colère du monde entier. C'est mon troupeau, le troupeau que Dieu m'a confié, ce sont mes enfans en Jésus-Christ: je n'ai pu hésiter un moment. Je dois souffrir la mort pour eux, et je le ferais volontiers avec la grâce de Dieu, comme Jésus-Christ le demande (saint Jean, X, 12). S'il eût suffi de ma plume pour remédier à ce mal, pourquoi serais-je venu? Pourquoi, si ma présence n'y était pas nécessaire, ne me résoudrais-je à quitter Wittemberg pour toujours?...»
Luther à son ami Hartmuth de Kronberg, au mois de mars (peu après son retour à Wittemberg): «.... Satan, qui toujours se mêle parmi les enfans de Dieu, comme dit Job (I, 6), vient de nous faire (et à moi en particulier), un mal cruel à Wittemberg. Tous mes ennemis, quelque près qu'ils fussent souvent de moi, ne m'ont jamais porté un coup comme celui que j'ai reçu des miens. Je suis obligé d'avouer que cette fumée me fait bien mal aux yeux et au cœur. «C'est par là, s'est dit Satan, que je veux abattre le courage de Luther, et vaincre cet esprit si roide. Cette fois, il ne s'en tirera pas.»
»... Peut-être Dieu me veut-il punir par ce coup, d'avoir, à Worms, comprimé mon esprit, et parlé avec trop peu de véhémence devant les tyrans. Les païens, il est vrai, m'ont depuis accusé d'orgueil. Ils ne savent pas ce que c'est que la foi.
»Je cédais aux instances de mes bons amis qui ne voulaient point que je parusse trop sauvage; mais je me suis souvent repenti de cette déférence et de cette humilité.
»... Moi-même je ne connais point Luther, et ne veux point le connaître[a39]. Ce que je prêche ne vient pas de lui, mais de Jésus-Christ. Que le diable emporte Luther, s'il peut, je ne m'en soucie pas, pourvu qu'il laisse Jésus-Christ régner dans les cœurs...»
Vers le milieu de la même année, Luther éclata avec la plus grande violence contre les princes. Un grand nombre de princes et d'évêques (entre autres le duc Georges), venaient de prohiber la traduction qu'il donnait alors de la Bible; on en rendait le prix à ceux qui l'avaient achetée. Luther accepte audacieusement le combat: «Nous avons eu les prémices de la victoire et triomphé de la tyrannie papale qui avait pesé sur les rois et les princes; combien ne sera-t-il pas plus facile de venir à bout des princes eux-mêmes?... J'ai grand'peur que s'ils continuent d'écouter cette sotte cervelle du duc Georges, il n'y ait des troubles qui mènent à leur perte, dans toute l'Allemagne, les princes et les magistrats, et qui enveloppent en même temps le clergé tout entier; c'est ainsi que je vois les choses. Le peuple s'agite de tous côtés, et il a les yeux ouverts; il ne veut plus, il ne peut plus se laisser opprimer. C'est le Seigneur qui mène tout cela et qui ferme les yeux des princes sur ces symptômes menaçans; c'est lui qui consommera tout par leur aveuglement et leur violence; il me semble voir l'Allemagne nager dans le sang.