«Quant au reproche que Carlostad me fait de l'avoir chassé, je ne me chagrinerais pas trop si ce reproche était fondé; mais, Dieu aidant, je crois bien que je puis m'en justifier. Dans tous les cas, je suis fort aise qu'il ne soit plus dans notre pays, et je voudrais bien qu'il ne fût pas non plus chez vous...
»Se fondant sur l'un de ses écrits, il m'aurait presque persuadé de ne pas confondre l'esprit qui l'anime avec l'esprit séditieux et homicide d'Altstet (résidence de Münzer); mais lorsque, sur l'ordre de mon prince, je me rendis à Orlamünde, parmi les bons chrétiens de Carlostad, je n'éprouvai que trop bien quelle semence il avait semée. Je remerciai Dieu de ne pas être lapidé ni couvert de boue, car il y en avait qui me disaient, par forme de bénédiction: «Va-t'en, au nom de mille diables, et casse-toi le cou avant que tu ne sois sorti de la ville.» Malgré cela, ils se sont arrangés et parés bien proprement dans le petit livre qu'ils ont publié. Si l'âne avait des cornes, c'est-à-dire si j'étais prince de Saxe, Carlostad ne serait pas chassé, à moins que l'on ne m'en priât bien fort.—Je lui conseillerais de ne pas dédaigner la bonté des princes.» (Lettre aux Strasbourgeois. Luther, Werke, t. II, p. 58.)
Carlostad, au dire de plusieurs témoins, avait à son service un chapelain qui faisait le rôle de l'esprit dans les apparitions et révélations surnaturelles par lesquelles son maître en imposait au peuple. (Luth. Briefe, édit. 1826, II vol. p. 625.)
«Carlostad était fort téméraire; il a osé disputer même à Rome dans le principal collége, in domo Sapientiæ. Il est revenu en Allemagne tout magnifique et avec de beaux habits. C'est par pure jalousie qu'il s'est fait ensuite paysan: il allait tête nue et ne voulait pas qu'on l'appelât docteur, mais voisin...
»Carlostad condamnait les grades et promotions dans les universités. Il dit un jour: «Je sais que je fais mal en élevant ces deux hommes au grade de docteur, seulement à cause des deux florins; mais je jure bien de n'en plus faire d'autre.» Il dit ces paroles dans l'église du château à Wittemberg, et je l'en repris fortement. (Tischreden, p. 416.)
»Dans la dispute de Leipzig, Carlostad insista pour parler avant moi. Il me laissa à combattre les propositions d'Eck sur la primauté du pape et sur Jean Huss... C'est un pauvre disputeur; il a une tête dure et opiniâtre.... Il avait pourtant une très joyeuse Marie.
»Ces troubles scandaleux font bien du tort à l'Évangile. Un espion français me disait expressément que son roi était informé de tout cela, qu'il avait appris que nous ne respections plus ni la religion ni l'autorité politique, pas même le mariage, et qu'il en allait chez nous comme chez les bêtes. (Tischreden, p. 417-422.)
Mort de Carlostad.—«Je voudrais savoir si Carlostad est mort repentant. Un ami, qui m'écrit de Bâle pour m'annoncer sa mort, ajoute une histoire singulière: il assure qu'un spectre erre autour de son tombeau et dans sa maison même, où il cause un grand trouble en jetant des pierres et des gravois. Mais la loi athénienne défend de médire des morts; c'est pourquoi je n'ajouterai rien.» (16 février 1542.)
«Carlostad est mort tué par le diable. On m'écrit que, pendant qu'il prêchait, il lui apparut, à lui et à beaucoup d'autres, un homme d'une haute stature qui entra dans le temple, et se mit à une place vide auprès d'un bourgeois, puis sortit et alla à la maison de Carlostad; que là il prit son fils, qu'il trouva seul, et l'enleva comme pour le briser contre terre, mais le laissa sans lui faire de mal, et lui ordonna de dire à son père qu'il reviendrait dans trois jours pour l'emporter. Carlostad serait mort le troisième jour. On ajoute qu'après le sermon il alla trouver le bourgeois, et lui demanda quel était cet homme? Le bourgeois répondit qu'il n'avait rien vu. Je crois qu'il aura été ainsi saisi de terreurs soudaines, et que nulle autre peste ne l'aura tué que la peur de la mort; car il avait toujours eu pour la mort une horreur misérable.» (7 avril 1542.)
[a60] Page 164, ligne 11.—Les paysans se soulevèrent d'abord...