»Il y a des lieux dans beaucoup de pays, où habitent les diables[r129]. La Prusse a grand nombre de mauvais esprits. En Suisse, non loin de Lucerne, sur une haute montagne, il y a un lac qu'on appelle l'étang de Pilate; le diable y est établi d'une manière terrible. Dans mon pays, il y a un étang situé de même. Si l'on y jette une pierre, il s'élève un grand orage, et tout le pays tremble à l'entour. C'est une habitation de diables qui y sont prisonniers.
»Le diable a emporté à Sussen, le jour du vendredi saint, trois écuyers qui s'étaient voués à lui.»(1538.)
Un jour de grand orage, Luther disait: «C'est le diable qui fait ce temps-là; les vents ne sont autre chose que de bons ou de mauvais esprits. Le diable respire et souffle[r130].»
Deux nobles avaient juré de se tuer l'un l'autre (du temps de Maximilien). Le diable ayant tué l'un d'eux dans son lit avec l'épée de l'autre, le survivant fut amené sur la place publique. On enleva la terre couverte par son ombre, et on le bannit du pays. C'est ce qui s'appelle mors civilis. Le docteur Grégoire Bruck, chancelier de Saxe, fit ce récit à Luther.
Suivent deux histoires de gens avertis d'avance qu'ils seraient emportés par le diable, et qui, quoiqu'ils eussent reçu le saint sacrement, et qu'ils fussent gardés avec des cierges par leurs amis en prières, n'en furent pas moins emportés au jour et à l'heure marqués[r131]. «Il a bien crucifié notre Seigneur lui-même. Mais, pourvu qu'il n'emporte pas l'âme, tout va bien.»
«Le diable promène les gens dans leur sommeil de côté et d'autre, de sorte qu'ils font toute chose comme s'ils veillaient[r132]. Autrefois les papistes, comme gens superstitieux, disaient que de tels hommes devaient ne pas avoir été bien baptisés, ou qu'ils l'avaient peut-être été par un prêtre ivre.»
«Aux Pays-Bas et en Saxe, un chien monstrueux sent les gens qui doivent mourir, et rôde autour[r133]...
»Les moines conduisaient chez eux un possédé[r134]. Le diable qui était en lui, dit aux moines: «O mon peuple, que t'ai-je fait!» Popule meus, quid feci tibi?»
On racontait à la table de Luther qu'un jour, dans une cavalcade de gentilshommes, l'un d'eux s'était écrié en piquant des deux: «Au diable le dernier!» Comme il avait deux chevaux, il en lâcha un; et celui-ci, restant le dernier, le diable l'emporta avec lui dans les airs[r135]. Luther dit à cette occasion: «Il ne faut pas convier Satan à notre table. Il vient sans avoir été prié. Tout est plein de diables autour de nous; nous-mêmes, qui veillons et qui prions journellement, nous avons assez affaire à lui.»
«Un vieux curé, faisant un jour sa prière, entendit derrière lui le diable qui voulait l'en empêcher, et qui grognait comme aurait fait tout un troupeau de porcs[r136]. Le vieux curé, sans se laisser effrayer, se retourna et lui dit: «Maître diable, il t'est bien advenu ce que tu méritais; tu étais un bel ange, et te voilà maintenant un vilain porc.» Aussitôt les grognemens cessèrent, car le diable ne peut souffrir qu'on le méprise... La foi le rend faible comme un enfant.»