«Le diable redoute la parole de Dieu. Il ne la peut mordre; il s'y ébrèche les dents.»
«Un jeune vaurien, sauvage et emporté, buvait un jour avec quelques compagnons dans un cabaret. Quand il n'eut plus d'argent, il dit que s'il se trouvait quelqu'un qui lui payât un bon écot, il lui vendrait son âme. Peu après, un homme entra dans le cabaret, se mit à boire avec le vaurien, et lui demanda s'il était véritablement prêt à vendre son âme. Celui-ci répondit hardiment oui, et l'homme lui paya à boire toute la journée. Sur le soir, quand le garçon fut ivre, l'inconnu dit aux autres qui étaient dans le cabaret: «Messieurs, qu'en pensez-vous? si quelqu'un achète un cheval, la selle et la bride ne lui appartiennent-elles pas aussi?» Les assistans s'effrayèrent beaucoup à ces mots, et ne voulurent d'abord pas répondre, mais, comme l'étranger les pressait, ils dirent à la fin: «Oui, la selle et la bride sont aussi à lui.» Aussitôt le diable (car c'était lui), saisit le mauvais sujet et l'emporta avec lui à travers le plafond, de sorte que l'on n'a jamais su ce qu'il est devenu.»
Une autre fois, Luther raconta l'histoire d'un soldat, qui avait déposé de l'argent chez son hôte, dans le Brandebourg[r137]. Cet hôte, quand le soldat lui redemanda son argent, nia d'avoir rien reçu. Le soldat furieux se jeta sur lui, et le maltraita, mais le fourbe le fit arrêter par la justice et l'accusa d'avoir violé la paix domestique (hausfriede). Pendant que le soldat était en prison, le diable vint chez lui et lui dit: «Demain tu seras condamné à mort et exécuté. Si tu me vends ton corps et ton âme, je te délivre.» Le soldat n'y consentit point. Alors le diable lui dit: «Si tu ne veux pas, écoute au moins le conseil que je te donne. Demain, quand tu seras devant les juges, je me tiendrai près de toi, en bonnet bleu avec une plume blanche. Demande alors aux juges qu'ils me laissent plaider ta cause, et je te tirerai de là. Le lendemain, le soldat suivit le conseil du diable, et comme l'hôte persistait à nier, l'avocat en bonnet bleu lui dit: «Mon ami, comment peux-tu ainsi te parjurer? L'argent du soldat se trouve dans ton lit, sous le traversin. Seigneurs échevins, envoyez-y et vous verrez que je dis vrai.» Quand l'hôte entendit cela, il s'écria avec un gros jurement: «Si j'ai reçu l'argent, je veux que le diable m'enlève sur l'heure.» Mais les sergens envoyés à l'auberge trouvèrent l'argent à la place indiquée, et l'apportèrent devant le tribunal. Alors l'homme au bonnet bleu dit en ricanant: «Je savais bien que j'aurais l'un des deux, le soldat ou l'aubergiste.» Il tordit le cou à celui-ci et l'emporta dans les airs.—Luther, ayant conté l'histoire, ajouta qu'il n'aimait pas qu'on jurât par le diable, comme faisaient beaucoup de gens, «car, disait-il, le mauvais drôle n'est pas loin; l'on n'a pas besoin de le peindre sur les murs pour qu'il soit présent.»
«Il y avait à Erfurth deux étudians, dont l'un aimait si fort une jeune fille, qu'il en serait devenu bientôt fou[r138]. L'autre, qui était sorcier, sans que son camarade en sût rien, lui dit: «Si tu promets de ne point lui donner un baiser et de ne point la prendre dans tes bras, je ferai en sorte qu'elle vienne te trouver. Il la fit venir en effet. L'amant, qui était un beau jeune homme, la reçut avec tant d'amour, et il lui parlait si vivement, que le sorcier craignait toujours qu'il ne l'embrassât; enfin il ne put se contenir. A l'instant même elle tomba et mourut. Quand ils la virent morte, ils eurent grand'peur, et le sorcier dit: «Employons notre dernière ressource.» Il fit si bien, que le diable la reporta chez elle, et qu'elle continua de faire tout ce qu'elle faisait auparavant dans la maison; mais elle était fort pâle et ne parlait point. Au bout de trois jours, les parens allèrent trouver les théologiens, et leur demandèrent ce qu'il fallait faire. A peine ceux-ci eurent-ils parlé fortement à la fille, que le diable se retira d'elle; le cadavre tomba raide avec une grande puanteur[a73].»
«Le docteur Luc Gauric, le sorcier que vous avez fait venir d'Italie, m'a souvent avoué que son maître conversait avec le diable[r139].»
«Le diable peut se changer en homme ou en femme pour tromper, de telle manière qu'on croit être couché avec une femme en chair et en os, et qu'il n'en est rien; car, suivant le mot de saint Paul, le diable est bien fort avec les fils de l'impiété[r140]. Comme il en résulte souvent des enfans ou des diables, ces exemples sont effrayans et horribles. C'est ainsi que ce qu'on appelle le nix, attire dans l'eau les vierges ou les femmes pour créer des diablotins. Le diable peut aussi dérober des enfans; quelquefois dans les six premières semaines de leur naissance, il enlève à leur mère ces pauvres créatures pour en substituer à leur place d'autres, nommés supposititii, et par les Saxons, kilkropff.
«Il y a huit ans, j'ai vu et touché moi-même à Dessau un enfant qui n'avait pas de parens, et qui venait du diable. Il avait douze ans, et était tout-à-fait conformé comme un enfant ordinaire. Il ne faisait que manger, et mangeait autant que quatre paysans ou batteurs en grange. Il faisait aussi tous ses besoins. Mais quand on le touchait, il criait comme un possédé; s'il arrivait quelque accident malheureux dans la maison, il s'en réjouissait et riait; si, au contraire tout allait bien, il pleurait continuellement. Je dis aux princes d'Anhalt avec qui j'étais: Si j'avais à commander ici, je ferais jeter cet enfant dans la Moldau, au risque de m'en faire le meurtrier. Mais l'électeur de Saxe et les princes n'étaient pas de mon opinion. Je leur dis alors de faire prier Dieu dans l'église pour qu'il enlevât le démon. On répéta ces prières tous les jours pendant une année, et après ce temps l'enfant mourut.» Quand le docteur eut raconté cette histoire, quelqu'un lui demanda pourquoi il aurait voulu jeter cet enfant à l'eau. C'est, répondit-il, que les enfans de cette espèce ne sont autre chose, à mon sens, qu'une masse de chair, sans âme. Le diable est bien capable de produire de ces choses; tout ainsi qu'il anéantit les facultés des hommes, quand il les possède corporellement, de manière à leur enlever la raison et à les rendre sourds et aveugles pour quelque temps, de même il habite dans ces masses de chair et est lui-même leur âme.—Il faut que le diable soit bien puissant pour tenir ainsi nos esprits prisonniers. Origène, ce me semble, n'a pas assez compris cette puissance; autrement il n'aurait point pensé que le diable pourra obtenir grâce au Jugement dernier. Quel horrible péché de se révolter ainsi sciemment contre son Dieu, son créateur!
»En Saxe, près de Halberstadt, il y avait un homme qui avait un kilkropff. Cet enfant pouvait épuiser sa mère et cinq autres femmes en les tétant, et il dévorait outre cela tout ce qu'on lui présentait. On donna à l'homme le conseil de faire un pélerinage à Holckelstadt, de vouer son kilkropff à la Vierge Marie, et de le faire bercer en cet endroit. L'homme suivit cet avis, et il emporta son enfant dans un panier; mais, en passant sur un pont, un autre diable, qui était dans la rivière, se mit à crier: Kilkropff! kilkropff! L'enfant, qui était dans le panier, et qui n'avait jamais encore prononcé un seul mot, répondit: Oh! oh! oh! Le diable de la rivière lui demanda ensuite: Où vas-tu? L'enfant du panier répondit: Je m'en vais à Holckelstadt, à notre Mère bien-aimée, pour me faire bercer. Le paysan, très effrayé, jeta l'enfant et le panier dans la rivière; sur quoi les deux diables se mirent à s'envoler ensemble. Ils crièrent: Oh! oh! oh! firent quelques cabrioles l'un par-dessus l'autre et s'évanouirent.»
Luther, en sortant un dimanche de l'église du château où il avait prêché, rencontra un landsknecht qui s'adressa à lui, se plaignant des tentations continuelles qu'il avait à essuyer de la part du diable, disant qu'il venait souvent à lui et le menaçait de l'enlever dans les airs. Pendant qu'il parlait ainsi, le docteur Pomer, qui passait par ce chemin, s'approcha aussi de lui et aida Luther à le consoler. «Ne désespérez pas, lui disaient-ils, car malgré ces tentations du diable, vous n'êtes point à lui. Notre Seigneur Jésus-Christ a aussi été tenté par lui, mais il l'a surmonté par la parole de Dieu. Défendez-vous de même par la parole de Dieu et par la prière.» Luther ajouta: «Si le diable te tourmente et te menace de t'emmener, réponds-lui: «Je suis à Jésus-Christ, qui est mon Seigneur; c'est en lui que je crois, et c'est auprès de lui que je serai un jour. Il a dit lui-même qu'aucune puissance ne pourra enlever les chrétiens de sa main.» Pense plutôt à Dieu qui est au ciel qu'au diable, et cesse de t'effrayer de ses ruses. Je sais bien qu'il serait fort aise de t'enlever, mais il ne le peut. Il est comme le voleur qui voudrait bien mettre la main sur le coffre-fort du riche; la volonté ne lui manque pas, mais le pouvoir. De même Dieu ne permettra pas au diable de te faire du mal. Écoute fidèlement la parole divine, prie avec ferveur, travaille, ne sois pas trop souvent seul, et tu verras que Dieu te délivrera de Satan et te conservera dans son troupeau.»
Un jeune ouvrier, maréchal ferrant de son état, prétendait être poursuivi par un spectre à travers toutes les rues de la ville. Luther le fit venir chez lui et l'interrogea en présence de plusieurs personnes doctes. Le jeune homme disait que le spectre qui le poursuivait lui avait reproché comme un sacrilége d'avoir communié sous les deux espèces, et qu'il lui avait dit: «Si tu retournes dans la maison de ton maître, je te tords le cou.» C'est pourquoi il n'était pas rentré depuis plusieurs jours. Le docteur, après l'avoir beaucoup interrogé, lui dit: «Prends garde, mon ami, de ne pas mentir. Crains Dieu, écoute sa parole avec attention; retourne chez ton maître, fais ton travail, et si Satan revient, dis-lui: «Je ne veux pas t'obéir. Je n'obéirai qu'à Dieu qui m'a appelé à ce métier: je resterai ici à mon travail, et un ange même viendrait, que je ne m'en laisserais pas détourner.»