Le docteur Luther, devenu plus âgé, éprouva peu de tentations de la part des hommes; mais le diable, comme il le reconnaît lui-même, allait promener avec lui dans le dortoir du cloître; il le vexait et le tentait. Il avait un ou deux diables qui l'épiaient, et s'ils ne pouvaient parvenir au cœur, ils saisissaient la tête et la tourmentaient[r141][a74].

«... Cela m'est arrivé souvent[r142]. Quand je tenais un couteau dans les mains, il me venait de mauvaises pensées; souvent je ne pouvais prier, et le diable me chassait de la chambre. Car nous autres nous avons affaire aux grands diables qui sont docteurs en théologie. Les Turcs et les papistes ont de petits diablotins qui ne sont point théologiens, mais seulement juristes.

»Je sais, grâce à Dieu, que ma cause est bonne et divine; si Christ n'est point dans le ciel et Seigneur du monde, alors mon affaire est mauvaise[r143]. Cependant le diable me serre souvent de si près dans la dispute, qu'il m'en vient la sueur. Il est éternellement irrité, je le sens bien, je le comprends. Il couche avec moi plus près que ma Catherine. Il me donne plus de trouble qu'elle de joie... Il me pousse quelquefois: La Loi, dit-il, est aussi la parole de Dieu; pourquoi l'opposer toujours à l'Évangile?—«Oui, dis-je à mon tour; mais elle est aussi loin de l'Évangile que le ciel l'est de la terre, etc.»

»Le diable n'est pas, à la vérité, un docteur qui a pris ses grades[a75], mais du reste il est bien savant, bien expérimenté[r144]. Il n'a pourtant fait son métier que depuis six mille ans. Si le diable est sorti quelquefois des possédés, lorsqu'il était conjuré par les moines et les prêtres papistes, en laissant après lui quelque signe, un carreau cassé, une fenêtre brisée, un pan de mur ouvert, c'était pour faire croire aux gens qu'il avait quitté le corps, mais en effet pour posséder l'esprit, pour les confirmer dans leurs superstitions.»

Au mois de janvier 1532, Luther tomba dangereusement malade. Le médecin le crut menacé d'une attaque d'apoplexie[r145]. Mélanchton et Rorer, assis près de son lit, ayant parlé de la joie que la nouvelle de sa mort causerait sans doute aux papistes, il leur dit avec assurance: «Je ne mourrai pas encore, je le sais certainement. Dieu ne confirmera point à présent l'abominable papisme par ma mort. Il ne voudra point après celle de Zwingli et d'Œcolampade, accorder aux papistes un nouveau sujet de triomphe. Satan, il est vrai, ne songe qu'à me tuer; il ne me quitte d'un pas. Mais ce n'est pas sa volonté qui s'accomplira: ce sera celle du Seigneur.»

«Ma maladie, qui consiste dans des vertiges et autres choses, n'est point naturelle; ce que je puis prendre ou faire ne me sert à rien, quoique j'observe avec soin les conseils de mon médecin[r146]

En 1536, il maria à Torgau le duc Philippe de Poméranie à la sœur de l'Électeur[r147]. Au milieu de la cérémonie, l'anneau nuptial échappa de sa main et roula par terre. Il eut un mouvement de terreur, mais se rassura aussitôt en disant: «Écoute, diable, cela ne te regarde pas, c'est peine perdue,» et il continua de prononcer les paroles de la bénédiction.

Pendant que le docteur Luther causait à table avec quelques-uns, sa femme sortit et tomba en défaillance[r148]. Lorsqu'elle revint à elle, le docteur lui demanda quelles pensées elle avait eues. Elle raconta comme elle avait éprouvé des tentations toutes particulières qui sont les signes certains de la mort, et qui frappent au cœur plus sûrement qu'une balle ou une flèche... «Celui qui éprouve de telles tentations, dit-il, je lui donnerai un bon conseil, c'est de penser à quelque chose de gai, de boire un bon coup, de jouer et de prendre quelque passe-temps, ou bien de s'attacher à quelque occupation honorable. Mais le meilleur remède, c'est de croire en Jésus-Christ.»

«Quand le diable me trouve oisif et que je ne pense point à la parole de Dieu, alors il me fait venir un scrupule, comme si je n'avais pas bien enseigné, comme si c'était moi qui eusse renversé et détruit les autorités, et causé par ma doctrine tant de scandales et de troubles[r149]. Mais quand je ressaisis la parole de Dieu, alors j'ai gagné la partie. Je me défends contre le diable et je dis: Qu'importe à Dieu tout le monde, quelque grand qu'il puisse être? Il en a établi son Fils seigneur et roi. Si le monde veut le renverser du trône, Dieu le bouleversera et le mettra en cendre; car il dit lui-même: «C'est mon fils, vous devez l'écouter.» Maintenant, ô rois, apprenez; disciplinez-vous, juges de la terre (l'erudimini de la Vulgate est moins fort).

»Le diable s'efforce surtout de nous arracher du cœur l'article de la rémission des péchés. Quoi! dit-il, vous prêchez ce qu'aucun homme n'a enseigné dans tant de siècles! si cela déplaisait à Dieu?...